Je vais partir, on s’aime, viens avec moi vivre une vie d’expat

Cristina (00:00)
Tu as vécu en Écosse, au Congo, en Roumanie, en France et aujourd’hui au Guyana. Ça fait 9 ans que tu es expatriée, explique à tous les auditeurs pourquoi tu as décidé de quitter la Suisse.

Stéphanie (00:29)
Alors pourquoi j’ai quitté la Suisse? Je pense que j’avais surtout envie de changer d’air. Je me suis vraiment lancé un défi personnel à l’époque. J’ai quitté ma petite vie tranquille. J’avais juste envie de voir autre chose. Je suis cuisinière de métier. J’ai des horaires pas forcément faciles en Suisse, donc je loupais pas mal de choses (sorties entre copains, anniversaires…). J’ai eu envie de progresser dans mon métier et de le faire ailleurs. Sortir un peu de ma petite bulle. C’est pour ça que j’ai choisi de partir en Ecosse. Alors pourquoi l’Ecosse? Je ne sais pas forcément non plus. C’est un peu un coup de tête. Mon cœur m’a emmené en Ecosse un peu par hasard.

Cristina (01:49)
Tu étais partie seule il y a neuf ans. Je lisais un post sur Facebook où tu racontais un peu ces débuts de ta vie d’expatriée. Tu écrivais qu’au départ, c’était pour apprendre la langue et patatras. Ou plutôt Youhou ! tu as rencontré l’amour en chemin. Et vous êtes entrés ensemble à ce moment-là dans le tourbillon de l’expatriation. Quelles ont été les circonstances de votre départ la première fois? Est-ce qu’il a fait une demande officielle du genre « pars avec moi Stéphanie, tu es l’amour de ma vie ! ».

Stéphanie (02:25)
J’aurais bien aimé mais non, ça ne s’est pas passé exactement comme ça. On s’est rencontrés en Écosse avec mon compagnon. Mon compagnon est Français, mais lui était déjà expatrié depuis cinq ans. Il avait déjà vécu dans d’autres pays avant l’Ecosse. Donc, quand on s’est mis ensemble, c’est venu assez vite sur le tapis. « Moi, je vais être transféré donc un jour ou l’autre, dans une année ou deux, je dois partir d’Écosse. J’ai quand même fait le choix de le suivre. Et le jour où le Congo est tombé je me suis dit « Qu’est ce que je fais maintenant? ». J’ai fait des listes dans tous les sens pour savoir quelle était la meilleure solution. Je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de meilleure réponse. Cela fait trois ans qu’on était ensemble, lui savait que c’était compliqué à chaque fois de bouger. Je pense qu’on avait un peu une petite retenue à vraiment s’attacher à l’un à l’autre avant de savoir si on partait vraiment ensemble ou pas. Et après des nœuds au cerveau pendant des soirées interminables, j’ai pris la décision de le suivre.

Cristina (03:55)
Donc ce qui a fait pencher la balance, c’est juste « en fait, on s’aime, donc voilà, on y va ».

Stéphanie (04:00)
Oui, c’est ça, mais est ce que c’est assez fort? Il y a toujours la raison qui dit « j’ai un travail, j’ai reconstruit ma vie ici. J’ai déjà quitté une fois ce que je connaissais… Est-ce que je pourrais le faire une nouvelle fois ? Et je me suis dit « bah oui j’ai envie de vivre l’aventure, pourquoi pas?! » De toute façon, je sais que si il y a un gros pépin qui arrive, je peux toujours revenir chez mes parents. Ça m’a rassuré et c’est aussi pour ça que je me suis dit « bon allez j’y vais ! »

Des expatriations courtes difficiles à vivre


Cristina (04:40)
Un an après le Congo, vous êtes partis trois ans à Bucarest. Et en 2020, vous étiez à Paris, en plein Covid. Vous y êtes resté un an à peine. Vous avez déménagé au Guyana, un petit pays situé sur la côte nord atlantique de l’Amérique du Sud. Ça a toujours été des expatriations très courtes. Comment as-tu vécu ces changements? Parce qu’au départ, c’est le goût de l’aventure, on y va, mais finalement, c’est pas si simple.

Stéphanie (05:19)
Chaque fois que j’arrive dans un nouveau pays, je pleure toutes les larmes de mon corps, mais je pleure aussi quand je repars. Je crois que pour toutes les destinations où j’ai été, les premiers mois, je me suis dit « mais quelle horreur! Quelle idée d’avoir dit oui, d’être venue ici. Qu’est ce que je fais ici? ».

Cristina (05:45)
En, fait, c’est un deuil. On fait le deuil de tout ce qu’on a vécu et on repart. On repart à zéro.

Stéphanie (05:58)
En fait, tous les repères volent aux éclats à différents degrés en fonction des destinations. Mais il y a vraiment cette phase de deuil « ah mais avant, j’avais ça, c’était quand même mieux. Maintenant, je ne l’ai plus. » Donc je me suis toujours fixée six mois avant de prendre une décision « est ce que je rentre ou pas ? ». Et j’ai un peu gardé cette façon de fonctionner partout. Et au bout de six mois, il y a un déclic qui me dit « en fait, je suis quand même bien ici, il y a quand même des choses qui m’intéressent ». Ça aide. Mais après, de repartir aussi rapidement comme on a fait (à peine un an au Congo, à peine un an en France), c’est dur. Parce que qu’il il y a eu ces six mois d’adaptation où l’on dit « bon, j’ai passé un cap, je commence à bien aimer et j’ai juste que six mois pour en profiter » ça, c’est trop court. Donc c’est très frustrant de tout quitter comme ça du jour au lendemain. Une fois qu’on nous donne la lettre de transfert, on a deux semaines pour accepter. Et quand on a eu la nouvelle du Vietnam, ni mon compagnon ni moi ne savions où c’était.

Cristina (07:49)
Dans quel domaine travaille ton chéri pour avoir comme ça des transferts?

Stéphanie (07:54)
Alors, il travaille dans une compagnie internationale des services pétroliers. Donc, on peut bouger un petit peu partout dans le monde et normalement, c’est pour deux ou trois ans.

Nourriture, eau, électricité, isolement social: les galères !


Cristina (08:15)
Il y a des destinations où on s’adapte mieux que d’autres. Pour se sentir chez soi à l’étranger, l’aspect matériel compte vraiment énormément: avoir l’eau, l’électricité, faire ses courses… Cela semble évident, mais ce n’est pas toujours le cas partout. Quelle expatriation a été la plus difficile pour toi à ce niveau-là?

Stéphanie (08:39)
Je dirais que celle que je suis en train de vivre maintenant au Guyana. La Covid a ajouté un peu plus de difficultés à tout ça. Parce que normalement, chaque fois qu’on a bougé avec mon compagnon, lui a pu partir un petit peu avant moi. Pour prendre son travail, apprendre à connaître un peu la ville, trouver un appartement… Et comme ça, moi, quand j’arrivais, on était peut-être encore en logement temporaire ou à l’hôtel, mais c’était que pour une ou deux semaines. Et après on allait recevoir nos affaires. Donc c’est relativement rapide pour s’installer. Tandis que pour le Guyana, avec la Covid, on n’a pas osé partir séparés, surtout qu’on a notre petit garçon de deux ans. On ne voulait pas risquer d’être séparés six mois. Donc on est partis tous ensemble. On est vraiment arrivé avec toutes nos valises au Guyana sans connaître personne. Parce que d’habitude, quand mon chéri partait en repérage avant, on avait toujours des contacts de personnes qu’on connaissait. Au Guyana, on avait aucun contact. Donc on c’était déjà dur. Et on a attendu trois mois nos affaires dans un logement temporaire. Notre petit garçon est passé du lit à barreaux à un lit double directement: la transition a été rock n’roll ! Les nuits ont été chaotiques.

Et puis, j’ai découvert que le Guyana est un pays du Tiers-Monde. C’est l’un des pays les plus pauvres d’Amérique latine. La façon de faire les courses n’est pas du tout la même qu’en Europe. Pour la petite anecdote, le premier jour de notre arrivée en logement temporaire, il a fallu aller faire des courses. En regardant le rayon viande, on s’est dit: « qu’est ce qu’on prend pour être le moins malade? » Dans le supermarché, on trouve de la viande congelée dans les frigos. Et au fur et à mesure de la journée, la viande se décongèle. Donc au fur et à mesure de la journée, le liquide de décongélation coule sur les autres paquets. Donc on a pris un poulet entier qu’on a mis 3 heures au four parce que le four ne fonctionnait pas. C’était un peu un peu chaotique les premiers temps. Et donc s’est dit « il va falloir réapprendre à faire nos courses. Ça a été vraiment le gros challenge pour le Guyana avec le fait qu’on n’avait pas de contacts. On s’est retrouvés tout seul.

Cristina (12:15)
Il n’y avait pas un gros réseau d’expatriés sur place ou un groupe Facebook d’entraide entre expatriés ?

Stéphanie (12:20)
Vu que le Guyana, personne connait. Il y a vraiment très peu de monde qui sait que ça existe. Donc, il y a vraiment peu d’expatriés et c’est ce qui rend le challenge un peu plus difficile. En comparaison avec le Congo qui est aussi un pays en développement. Il y a des étrangers, des expatriés depuis 30, 40 ans. Les structures sont pensées pour les étrangers. Au Congo, on trouve un supermarché casino. Donc on va trouver du jambon, des rillettes, du fromage. On peut même se faire la raclette au Congo ! Donc le chocolat, le fromage, la charcuterie, on oublie !

Cristina (13:08)
Comme ça tu fais un régime sans privation, c’est obligé ! Des coupures d’eau et d’électricité est-ce que tu en as connues au Guyana ou au Congo ?

Stéphanie (13:20)
Oui, on se rend compte qu’on vit de plus en plus dépendant de l’électricité. La plus longue qu’on ait eue a duré douze heures. Notre plus gros souci a été le congélateur à cause de la chaleur. Mais on relativise. On fait d’autres choses. Donc, il fait beau, on profite, on fait un barbecue et sinon on va bouquiner, on va jouer. Et voilà.

Comment garder le moral malgré les difficultés


Cristina (14:11)
Ben justement, je voulais que tu nous parles des astuces que tu as pour garder le moral, parce que toutes ces difficultés, ça vient quand même polluer notre énergie. Est-ce que tu as d’autres astuces à partager?

Stéphanie (14:25)
Grâce à la magie d’Internet, on peut voir nos amis aux quatre coins du monde et leur poser des questions et échanger avec eux. On sait que chaque pays est différent. Mais finalement, on rencontre un peu les mêmes problèmes. Ça fait du bien de savoir qu’on peut poser des questions à quelqu’un qui vit peut être plus ou moins la même chose ou qui sont seuls. Moi, je ressens beaucoup de solitude quand même en expatriation. Et savoir qu’il y a d’autres personnes qui vivent ça et que je puisse les contacter ou échanger, juste des petits messages, des petites choses comme ça, ça fait du bien, ça rebooste un petit peu. Parce qu’on est un peu en décalage avec la famille, qui ne comprend pas forcément tout ça. Parce que l’expatriation ça fait rêver. Mais ce n’est pas forcément les vacances toute l’année. Donc, de savoir que d’autres personnes vous comprennent ça fait du bien. Quand on est dans un pays relativement pauvre, on a peut être moins de liberté que ce qu’on peut avoir en Europe. Donc je m’accroche à la liberté de penser. C’est la façon dont je regarde les choses qui fait tout changer. Ce qui m’aide aussi c’est d’être proche de la nature, de voir les oiseaux… On a même les perroquets qui volent au-dessus de notre maison le soir en fin de journée, c’est juste magique. Il y a aussi la méditation, de prendre le temps de souffler, de me poser, de ralentir. Et ça permet aussi de relativiser un petit peu.

Une perte de liberté physique à cause de l’insécurité

Cristina (16:19)
C’est beau ce que tu dis sur ta liberté de penser. Parce que ta liberté physique, tu me l’expliquais hors interview, tu l’as trouvée restreinte au Guyana, au Congo ? Est ce que tu t’es sentie en insécurité ?

Stéphanie (16:40)
Tout est question de point de vue. Le fait d’être étrangère et d’être blanche, d’avoir une couleur de peau différente, ça apporte de l’insécurité et de la jalousie aussi. En tant que expatriée au Guyana, j’ai quand même une situation bien préférentielle aux locaux. Au Congo, j’avais l’impression d’être « un portefeuille sur pattes ». Parce qu’ils savent qu’on a plus d’argent. Donc on peut les aider en leur donnant quelque chose. C’est très frustrant parce qu’on n’arrive pas à créer des amitiés avec les Congolais. Tandis qu’au Guyana, il y a encore peu d’expatriés. Pour l’instant, les gens sont vraiment très accueillants, très chaleureux, donc c’est beaucoup plus facile de créer des amitiés avec les Guyanais.

L’insécurité est là. Il faut faire attention parce que c’est quand même un pays réputé dangereux. J’en ai fait l’expérience. Trois semaines après mon arrivée au Guyana, je me suis fait braquer. Et c’était choquant à vivre. Mais ce n’est pas pour autant que je ne me sens pas en sécurité où je vis. Je sais qu’il y a des quartiers il faut faire attention. Je ne vais pas me promener dans la rue avec mon portefeuille, mon sac à main, mon téléphone à la main pour regarder Google Maps. Je ne porte pas forcément de bijoux. Quand je me promène dans la rue, je n’ai même pas de sac à main avec moi, j’ai juste mon fils et mes habits sur moi et c’est tout. Donc, je n’attire pas non plus l’oeil.

Et le fait de petit à petit commencer à connaître les gens qui vivent autour de chez moi ou dans les quartiers où je vais régulièrement, ça aide. C’est sécurisant parce que comme ils commencent à me connaître, ils me surveillent. Et je les surveille aussi. Je sais que s’il m’arrive quelque chose, ils sont là. Et du coup, ça éloigne aussi les potentiels agresseurs. Mais il faut toujours être vigilant. C’est une vigilance qu’on a peut être pas en Suisse. C’est vrai que c’est un peu le jour et la nuit. La sécurité, c’est un point de vue et la façon dont on l’aborde aussi.

Les compounds: rêve ou cauchemar ?

Cristina (19:08)
Il y a des bons réflexes à adopter et c’est complètement différent des endroits du monde où il y a des compounds, des camps super sécurisés pour les expats. Tout est organisé pour faciliter la vie des expatriés. Mais les gens ne peuvent pas non plus aller au contact de la culture…

Stéphanie (19:28)
C’est ça qui est frustrant. Et moi, j’aime pas du tout cette mentalité « compound ». On a testé au Congo. C’était prévu et conseillé au Congo. L’expérience a été chaotique, donc on a dû déménager. Et finalement, on a opté pour un immeuble qui était au centre ville de Pointe-Noire. Et c’était aussi des étrangers expatriés qui vivaient dans cet immeuble, tous des Africains. Et aux alentours, c’étaient des Congolais. Et c’est là que j’ai beaucoup plus apprécié de vivre au Congo. Et j’ai découvert beaucoup plus de choses que d’être un peu enfermée dans ces compounds. Et ici, au Guyana, on est aussi dans une sorte de compound. Mais encore une fois, on a fait le choix de ne pas forcément aller vivre où il y a tous les expatriés. On a fait le choix d’aller dans un autre quartier qui est beaucoup plus proche de la crèche de mon fils, du centre ville.

Tous nos voisins sont guyanais. On est les seuls étrangers du quartier. On a quand même un gardien à l’entrée. On a déjà le contact avec nos voisins du fait qu’on est un peu les bêtes bizarres du quartier. Donc on vient nous dire bonjour juste pour savoir d’où on vient et qu’est ce qu’on fait dans ce quartier-là? J’ose sortir de ce quartier pour aller dans la rue. Je ne vais pas forcément très loin, mais maintenant, je commence à connaître des gens à l’extérieur de ce quartier. On va se promener pour voir un singe le soir en fin d’après-midi. Et donc, petit à petit, on connaît le propriétaire du singe. On a rencontré une autre maman qui se promène avec son fils. On a rencontré un pêcheur…Petit à petit, moi j’arrive à me connecter à cette vie locale. Je sais que d’autres personnes, d’autres expatriés, n’en n’ont peut être pas autant besoin. Mais moi, je sais que c’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin, de me connecter au pays où je vis.

Cristina (21:28)
Dis oui, c’est intéressant ce que tu dis, parce qu’on pourrait se dire dans les compounds je suis en sécurité, mais du coup, toi tu t’es sentie moins libre d’avoir l’expatriation que tu souhaitais (être en contact avec la culture…).

Stéphanie (21:42)
C’est un peu une prison dorée. Moi ça me donne vraiment cette impression là. Et surtout au Congo ou au Guyana, on a des barreaux aux fenêtres. Donc ça accentue un petit peu cette notion de prison dorée. Maintenant, je m’y habitue tout à fait. Mais ça faity bizarre au départ quand même. Et c’est pour ça que moi, j’ai besoin de sortir.

Être blanche fait partie de mon identité


Cristina (22:14)
Tu disais que tu es un peu la seule Blanche du coin. La première fois que je me suis définie comme blanche, c’est en remplissant un formulaire en Angleterre. Toi, quand est-ce que tu as pris conscience vraiment qu’être blanche, ça faisait partie de ton identité?

Stéphanie (22:53)
Au Congo, j’allais au marché local. J’étais la seule Blanche, donc c’était assez comique . j’entendais le mot « mundele » partout, dans toutes les bouches. C’était pour dire « y’a une blanche dans le quartier ». Et un jour, on a vu une maman avec son fils qui avait peut être 4 ou 5 ans. En tout cas, il parlait bien. Et il demande à sa maman: « qu’est ce qui s’est passé? Qu’est ce qu’elle a, la dame? T’as vu sa peau? Elle est toute blanche? Et c’est vraiment là que je me suis rendue compte, « mais en fait il n’a jamais vu une personne blanche de sa vie, ce garçon ». Et c’est là que je me suis vraiment rendue compte « en fait c’est peut être ironique, mais on n’a pas la même couleur de peau. C’est vraiment là que j’en ai pris conscience ». Il y a des personnes qui n’ont jamais vu de blancs de leur vie. Comme nous, par exemple dans les campagnes reculées -au jour d’aujourd’hui, en Europe, c’est plus rare, mais il y a peut être cinquante ans en arrière si on voyait une personne de couleur on se disait  » qu’est ce qu’est ce qui est arrivé à cette personne pour qu’elle n’ait pas la même couleur de peau? » En fait c’est la même chose en Afrique.

Avoir un projet à soi ou une passion pour donner un sens à son expat

Cristina (24:17)
Alors, ce sont les joies des grandes découvertes de l’expatriation. C’est aussi de découvrir qu’on est blanc aussi, alors qu’on n’y prêtait pas forcément attention. Il y a des hauts et des bas en expatriation et pour garder le moral, c’est important d’avoir repéré des choses qui vont nous nourrir de l’intérieur, comme par exemple une passion. Et toi, t’es passionnée de cuisine. Est-ce que cette passion t’a aidé à t’adapter et à te sentir chez toi à chaque fois. Est-ce que ça fonctionne cette formule magique de « J’ai une passion, je vais m’en sortir partout ».

Stéphanie (24:55)
Formule magique, ça ne se fait pas en un claquement de doigts. Mais oui, en tout cas, pour moi, ça a fonctionné. Parce plus qu’une passion, c’était déjà mon métier. La cuisine c’est vraiment dans mes bagages. Et je peux utiliser partout où je vais. Et ça m’a ouvert aussi à la curiosité et à la créativité. En cuisine, on peut faire tout ce qu’on veut. C’est beaucoup plus libre que la pâtisserie où il faut être vraiment précis. Avec la cuisine, je fais vraiment comme je le sens. Et il y a aussi tout le côté émotionnel qui est ressorti de la cuisine. J’ai vraiment remarqué que comme je me sentais çar impactait aussi ce que je faisais à manger. Et comme je suis cuisinière de métier, normalement, je cuisine toujours des choses relativement bonnes. Mais quand on est arrivés en Roumanie, ça a été la catastrophe totale. Même mon compagnon m’a dit « c’est pas possible, tu n’as pas pu travailler dans des restaurants une étoile. » J’étais tellement au fond du trou, quand je suis arrivée en Roumanie. C’est là que j’ai réalisé: « si je me sens bien, ce que je cuisine, c’est pas terrible. Et c’est à partir de là que j’ai commencé à jouer un peu avec tout ça et que ça m’a aidé justement à profiter de mon expatriation, à la découvrir aussi, à demander comment on cuisine certaines choses que je connais pas – ou juste en cherchant sur Internet, on trouve déjà beaucoup de choses- et d’essayer d’adapter après à ce qui me convient. C’est resté une partie d’amusement pour moi pour profiter de l’expatriation.

Cristina (26:28)
Ouais, ça te permet de rester ouverte aux autres parce que t’avais créé des ateliers de cuisine à la fois en présentiel et en ligne. Et puis rester ouverte à l’écoute, en fait de toi-même. Parce que c’est un peu le miroir de tes émotions en fait cette cuisine.

Stéphanie (26:47)
Exactement. Je le vois surtout avec mon petit garçon, là au Guyana. On se fait des copains parce qu’on les rencontre dans la rue. On les voit une ou deux fois, on apporte des petits gâteaux. Après, c’est l’inverse. On fait des échanges on goûte de nouvelles choses. Et c’est vraiment ça qui aide à créer des liens avec les personnes. Chez nous, dans notre pays d’origine, ou dans notre pays d’accueil. C’est vraiment une façon de créer des liens avec la cuisine. C’est pour ça que j’adore la cuisine, c’est mon métier, c’est ma passion et c’est un petit peu toute ma vie.

Pourquoi se créer une carrière nomade ?

Cristina (27:18)
Tout le monde aime bien manger. Donc dès qu’on parle de cuisine ou qu’on cuisine pour les autres, tout de suite, ça permet de délier les langues et de créer du lien comme tu dis. Il y a des personnes pour briser la glace et créer du lien qui vont avoir des expériences de bénévolat. Tu en as eu d’ailleurs aussi au Congo, dans un orphelinat à Pointe-Noire et à Bucarest, auprès d’une équipe de guides touristiques. Et tu t’es finalement lancée dans l’entrepreneuriat. Pourquoi ? Parce que tu aurais pu continuer comme ça, expatriation après expatriation, à faire du bénévolat?

Stéphanie (27:50)
Oui, alors ça, c’est juste, d’ailleurs, je recommence à en faire au Guyana aussi. Mais il faut tout quitter pour tout recommencer à zéro et franchement ça me saoûle. À chaque fois, on crée quelque chose, même si c’est « que » du bénévolat, il faut s’investir, ça demande du temps pour créer sa place, créer son trou et avoir des connexions. A chaque fois tout quitter un peu du jour au lendemain pour recommencer ailleurs, c’est dur, c’est gavant, c’est frustrant. Et donc, pourquoi je me suis lancée dans l’entreprenariat? C’est aussi une façon de faire un peu un pied de nez à l’expatriation. Mais aussi de retrouver ma liberté.

Cristina (28:38)
Et tu t’es servie de la cuisine. C’est ton métier. Et c’est surtout ton fil rouge qui permet de rester en équilibre dans tous ces changements de pays. Comment tu fais pour transformer cette passion en business? Quand je parle de business, je ne parle pas de business à 10 millions de dollars, on est d’accord, mais d’avoir au moins un petit revenu qui te permet d’avoir une certaine liberté aussi financière. Comment on transforme l’essai?

Stéphanie (29:15)
C’était un grand questionnement à l’époque, parce que je ne voulais pas forcément créer quelque chose en local. Parce que pour moi, la cuisine, ça ne se fait que localement. Je n’avais pas d’autre idée de comment travailler avec la cuisine autre que localement. Je me suis donc fait accompagnée par une coach. Elle m’a aider à trouver le projet qui faisait sens pour moi, pour nous pousser dans quelque chose qui nous anime. Et moi, à l’époque, je ne voulais pas du tout travailler avec la cuisine. Et c’est pourtant la cuisine qui est ressortie parce que je ne peux pas la nier. Et donc, j’avais vraiment commencé à créer des ateliers de cuisine en ligne pour les expatriés.

Et je me suis aussi formée en cuisine thérapie. Donc la cuisine thérapie pour les personnes qui connaissent pas, c’est la cousine, de l’art thérapie. C’est l’idée de travailler sur ce qui se passe en soi et de donner la parole à la cuisine pour comprendre certaines choses quand on n’arrive pas à placer des mots dessus. Donc, on peut vraiment l’employer en développement personnel. Et maintenant, je suis en train de me former pour devenir coach, pour accompagner les femmes qui ont vraiment besoin de se sentir bien dans leurs baskets, de redevenir l’aventurière de leur vie, de reprendre le pouvoir sur ce qu’elles font.

Et je me suis aussi formée au yoga du rire parce que je pense que la cuisine et le rire, pour moi, c’est le bon compromis. C’est là où on peut vraiment briser la glace et créer des liens avec les personnes qui nous entourent. Et c’est comme ça que petit à petit, j’ai transformé ma formation de chef cuisinière en business qui me ressemble à moi et qui est unique. Et ça fait vraiment un travail sac à dos. Je n’ai vraiment plus cette pression de me dire « ah, je dois tout lâcher quand on part ». Je ferme mon ordinateur. Je le mets dans la valise. Et quand on arrive, je peux le rouvrir et je peux recommencer.

Créer sa place plutôt que de trouver sa place

Cristina (31:54)
C’est ça le challenge. C’est de trouver quelque chose qui nous anime et qui vient vraiment des tripes, qui vient de son cœur et qui est conforme à nos valeurs et à qui on est. Donc, c’est génial que tu aies trouvé, ton activité professionnelle et que tu puisses la transporter de pays en pays. Il y a un challenge en expatriation, c’est de devenir maman. Tu es devenue maman pour la première fois en 2019 et tu écrivais: « des questionnements ont fusé dans tous les sens sur ma place en tant que femme, compagne et indépendante ». Aujourd’hui, quelles sont tes réflexions? Est-ce que tu as trouvé ta place de femme, compagne et indépendante?

Stéphanie (32:44)
Alors j’adorerais répondre un grand « oui, oui, je l’ai trouvée, ma place ». Je ne vais pas dire non, non plus. Maintenant j’essaie davantage de la créer que de la trouver. Vu mode de vie et mes expériences, je ne rentre plus dans le moule. Je ne rentre plus dans le moule de la petite Suissesse bien tranquille, mais je ne suis pas non plus dans le moule de l’expatriée qui sourit bêtement et ne fait rien d’autre que de suivre son compagnon. Je ne suis pas l’expatriée à proprement parler par une compagnie à l’étranger. Donc voilà, je pense que j’essaie de créer ma place. Des fois ça secoue un peu. Mais j’essaye de l’adapter à mon mode de fonctionnement et aussi à ce qui me tient à coeur.

Cristina (33:34)
Donc, ne pas trouver sa place, mais créer sa place. C’est une très belle phrase.

Stéphanie (33:40)
Pendant longtemps, je l’ai cherchée et je n’arrive pas à la trouver. Au Guyana j’ai réalisé que j’avais besoin de la créer. Donc je la crée petit à petit à mon image.

Comment s’accomplir en tant qu’expat partner

Cristina (33:56)
Comment se sentir accompli-e en tant qu’expat partner? Il y en a qui disent femme expat, expat suiveur, choisissez votre adjectif, mais on a compris… Comment on s’accomplit quand on suit son ou sa chérie à l’étranger, selon toi?

Stéphanie (34:12)
Déjà, j’aime pas du tout ce terme d’expat suiveur. Je trouve que c’est tellement réducteur. Ça m’énerve parce que c’est tellement plus que ça, en fait. Parce qu’en expatriation, on part en équipe. On n’est pas simplement le suiveur, le spectateur de ce qui se passe. Mais on est vraiment l’acteur principal ou la famille est l’acteur principal. Parce que si, par exemple, on se sent pas bien, ça arrive. Si l’expatriation est plus dure pour la femme ou en tout cas le conjoint qui suit, cela impacte la personne qui travaille et vice versa. Si la personne qui a suivi son conjoint se sent bien, ça va pouvoir aider la personne qui travaille à se sentir bien aussi, peut-être dans son travail. C’est vraiment un jeu d’équilibriste.On n’est pas que suiveur. On est aussi un pilier dans l’expatriation. Et après, pour se sentir accompli ou épanoui, c’est propre à chacun. Chaque personne a des besoins différents. C’est vraiment de se trouver un but, un projet, une idée qui nous tient vraiment à coeur, qui nous anime et qui est autre chose que la logistique. Trouver quelque chose qui nous plaît et qui nous amuse. Ça ajoute un petit peu un peu de légèreté à tout ça, sinon ça devient barbant, déprimant, c’est dur. Et on se ferme des portes.

No regrets

Cristina (36:21)
Si c’était à refaire, est ce que tu le referais de suivre ton chéri au Congo?Parce que franchement, dis moi, est-ce que tu te doutais que ça allait être un tel tourbillon d’émotions?

Stéphanie (36:31)
Non, du tout. Je ne pensais pas du tout que ça allait être aussi chaotique, parfois aussi aussi dur, aussi solitaire. Je ne m’attendais pas du tout à tout ça, mais j’ai envie de répondre un grand oui sans hésiter quand même. J’aurais voulu me préparer mieux avant, mais je n’aurais pas réussi. Parce que tant qu’on ne le vit pas, on ne comprend pas ce qui se passe. Et c’est aussi ça qui m’a fait grandir, qui m’a amené à avoir tout ce que tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai vécu et à être qui je suis aujourd’hui. Je ne suis pas forcément une personne brillante et reconnue. Mais je suis globalement bien dans mes baskets. Et c’est ça qui est chouette.

Et si je n’ai pas de passion, qu’est-ce que je fais ?

Cristina (37:16)
C’est ça. C’est d’être d’être bien dans ses baskets et de continuer à grandir expatriation après expatriation. C’est vrai qu’on a l’impression à chaque fois de repartir à zéro. D’un point de vue matériel, c’est vrai. C’est-à-dire qu’on retrouve un nouveau chez soi, il y a toute la partie administrative. Il faut retrouver tous ses repères. Mais à l’intérieur, on a quand même du bagage si ce n’est pas sa première expatriation. Donc on continue à grandir. Et ce qui est important, c’est effectivement de se sentir bien dans ses baskets et de se trouver une passion. Ou en tout cas, quelque chose qui nous fasse plaisir, mais pas nécessairement une passion. Tout le monde n’a pas de passion.

Stéphanie (38:05)
Juste une activité ou une idée à quoi se raccrocher pour de temps en temps arriver à mettre la tête hors de l’eau. Et petit à petit, des petites choses se développent et nous font du bien. Au Guyana je me suis accrochée au yoga du rire. Je me suis formée au yoga du rire. Mon challenge c’est de l’implanter au Guyana. Parce que le yoga du rire est présent pour l’instant dans 116 pays. Si j’arrive à l’implanter au Guyana, ce sera le 117ème pays. C’est un petit challenge. J’essaye. Ça ne va peut-être pas marcher du tout. C’est une façon de briser le statut social, de créer du lien, d’apporter un petit peu de joie, de rire et de le rendre accessible à tous. Ça peut paraître insignifiant aux yeux de beaucoup de personnes, mais pour moi, c’est super important et je pense que c’est ça qui me fait du bien et qui m’aide à apprécier le Guyana.

Cristina (39:05)
Avoir quelque chose qui nous porte au quotidien, qui soit autre que la logistique.

Stéphanie (39:13)
Sans forcément chercher dans une passion. C’est vrai que des fois, le mot passion peut freiner beaucoup de monde. Le rire, ce n’est pas une passion, forcément. Mais ça me fait du bien. Et du coup, j’ai creusé comment je peux en amener un petit peu plus dans mon quotidien. Et je suis tombée sur le yoga du rire que j’ai trouvé assez exceptionnel. Mais pour quelqu’un d’autre, ça peut être autre chose.

Mon super pouvoir d’expat? Ma capacité à rebondir

Cristina (39:49)
Dernière question: quels super pouvoirs as-tu acquis pendant ces neuf années d’expatriation?

Stéphanie (39:56)
Alors, je pense que ça a beaucoup réveillé ma créativité et ma curiosité. Et ça m’a aidé à développer ma capacité à rebondir. On me l’a dit plusieurs fois, je n’en avais pas pris conscience, c’est que je suis assez douée pour rebondir. Et je pense que je m’adapte partout. Il faut juste un temps d’adaptation. Des fois, je vais brûler les étapes, mais de fil en aiguille, j’arrive à rebondir et à m’adapter.

Cristina (40:29)
Oui, je suis admirative de ta capacité de rebond. Tu as un parcours très inspirant, Stéphanie. Un grand merci d’avoir témoigné dans le podcast. J’espère que ça donnera envie aux auditrices (je sais qu’elles sont nombreuses) qui nous écoutent de reprendre un peu le volant de leur expat en début d’année et à se dire « qu’est-ce que je peux faire pour me sentir bien dans cette expatriation ».

Stéphanie (41:02)
Merci beaucoup Cristina c’est vraiment un plaisir de partager ce moment avec toi. J’avais juste envie de rajouter pour retrouver quelque chose qui fait plaisir, pour être bien dans sa vie d’expat. Ça peut être des choses insignifiantes. Pas besoin de se prendre la tête. On peut juste rire. D’ailleurs je propose des sessions de yoga du rire en ligne si ça vous dit.

Cristina (41:34)
Moi, je l’avais fait en entreprise le yoga du rire. C’est vrai que c’est assez hallucinant le pouvoir de relaxation. Parce qu’on peut se dire la méditation, c’est évident. Mais le yoga du rire aussi. Il y a un pouvoir de lâcher prise. On se sent vidé après une session de yoga du rire.