Israël est devenue la 2ème patrie de coeur de Florence. Elle s’y sent à sa place et ne voit pas son avenir ni celui de ses enfants ailleurs. Florence vit en Galilée avec son mari et ses enfants depuis plus de 20 ans. Oui Florence a choisi de s’installer en Israël. Malgré le conflit Israelo palestinien. Malgré le traumatisme de la seconde Intifada qu’elle a connu. Alors que la sécurité est un des critères numéro un pour les expatriés, je voulais comprendre: mais pourquoi donc Florence a-t-elle décidé de faire sa vie en Israël, un pays à priori dangereux?

L’image d’Israël nous renvoie en effet essentiellement au conflit israélo-palestinien. Mais comment c’est Israël, vu de l’intérieur? Vous allez entendre Florence nous parler d’Israël, d’une nation à l’unisson et de la région où elle habite, la Galilée, où vivent ensemble quatre religions en hébreu et en arabe. Pourquoi s’installer dans un pays malgré la guerre? Florence nous ouvre son coeur dans Expat Heroes.

Cristina [00:00:03] Tu vis en Israël depuis 22 ans avec une parenthèse de sept ans au Canada et en Belgique avec ton mari et tes cinq enfants. Vous vous êtes installés à 15 km de la frontière avec le Liban, en Galilée. La question que tout le monde se pose, c’est: est-ce que tu te sens en sécurité? 

Florence [00:00:18] C’est une question intéressante parce que au niveau de la sensation, du sentiment plutôt de sécurité, oui, je me sens tout à fait en sécurité dans le sens où je sors de chez moi et je circule dans la région et dans ma ville sans le moindre souci. Mes enfants, jeunes, adultes ou adolescents ou même plus jeunes, circulent aussi très librement et sans sans soucis au quotidien. En revanche, on est dans une zone de conflit – pas de conflit actuellement, c’est plutôt une sorte de plus qu’une guerre froide, il y a une tension mais il n’y a pas de conflit ouvert actuellement – mais il y en a eu il n’y a pas si longtemps en 2006 par exemple. Il y a eu une guerre entre le Hezbollah qui et au sud Liban et Israël. Et tous les habitants de la ville où on habite, par exemple, se sont enfuis. Donc, on sait que c’est quelque chose qui peut arriver. De toute façon, quand on vit dans ce pays ou dans cette région, on sait que tout peut arriver et très, très vite. 

Le traumatisme de l’Intifada entre 2000 et 2003

Cristina [00:01:25] Oui tu sais que tout peut arriver parce que tu vivais à Jérusalem au moment de l’Intifada, entre 2000 et 2003. Est-ce que tu peux nous raconter, cette période-là, quel âge tu avais… 

Florence [00:01:36] Oui, alors je vivais à Jérusalem à cette époque là. J’étais jeune maman. J’avais à peu près 25 ans. C’était mes premières années en fait en Israël puisque je suis arrivée en 98. L’Intifada a éclaté en 2000, donc j’étais encore assez fraîche dans ce pays. Et ça a été en fait quelque chose de traumatique. J’ai mis des années à comprendre ce qu’on avait vécu. En fait, là, contrairement à ce que je disais tout à l’heure, la sensation, c’était que tout peut nous arriver dès qu’on met un pied hors de chez soi. Les bus explosaient, les cafés explosaient tout… Enfin, il n’y avait pas une semaine qui passait sans qu’on entende… On entendait même de chez moi à la maison, dans mon appartement, j’ai entendu des explosions. Et puis surtout, on entendait parler des victimes. On savait qui étaient les victimes. Une famille entière, par exemple, effacée en quelques secondes. Donc, ça crée évidemment une atmosphère très particulière.

D’un côté, il y a la peur, évidemment. Mais en même temps, on ne peut pas avoir peur au quotidien. C’est quelque chose qui est insoutenable. Donc, on essaye aussi de se rassurer en se berçant d’illusions, en se racontant toutes sortes de mensonges qu’on raconte aussi à sa famille en France, pour les rassurer.

On développe toutes sortes de tactiques. Par exemple jusqu’à il y a pas longtemps et peut-être même encore aujourd’hui. Si je dois prendre un bus, et qu’il y a beaucoup de monde qui attend la station de bus, je vais me mettre en retrait quelques mètres juste pour ne pas être au milieu d’une foule où quelqu’un pourrait venir se faire exploser. Ce genre de choses. Je vais souvent à Jérusalem. À chaque fois que je passe à certains endroits où il y a eu des attentats, c’est encore très, très présent pour moi. J’y pense donc oui, ça, ça a été une période extrêmement difficile. 

Un très fort attachement à Israël

Cristina [00:03:41]  Quand ça ne va pas en expatriation, souvent, on se raccroche à la raison pour laquelle on est venus ici. Vous, pourquoi vous êtes venus vous installer en Israël? 

Florence [00:03:52] D’abord, je suis venue toute seule. Comme on se tutoie, donc je suppose que le vous, c’était par rapport à ma famille. Je suis venue seule, célibataire. J’avais 21 ans et en fait je suis venue pour étudier. J’étais à un stade de ma vie et de mon cursus universitaire dans lequel je sentais que j’avais besoin de faire une pause et de voir autre chose. Donc, j’ai eu une opportunité d’étudier des sciences du judaïsme à Jérusalem dans un cadre qui me convenait pour plusieurs raisons, à la fois pratique et au niveau de l’intérêt de ces études. Et puis je m’étais dit je viens pour un an pour ce programme et puis si ça me plaît, je reste. En fait, au bout de deux mois, j’ai fait la rencontre de celui qui est devenu mon mari. Du coup, c’est devenu évident que je resterai pas seulement pour lui, mais aussi parce que je me suis rendue compte de toutes les opportunités que je pouvais rencontrer, un dynamisme que je ne trouvais pas quand j’étais à Paris. Et tout ça m’a convaincue que c’était là, qu’il fallait que je sois et que je fasse ma vie. Ça n’a pas été facile pour autant.

Ça a été un vrai deuil de renoncer à la France quelque part. J’aimais beaucoup la France. J’étais très attachée à ce que je considérais tout à fait comme mon pays, à la culture, à la langue, mais tout en étant aussi très attachée à Israël. Donc, c’est vraiment deux amours de patrie. Et ce n’était pas évident de devoir faire ce choix. 

Cristina [00:05:35] C’est certain. Quand vous avez vécu à Jérusalem au moment de l’Intifada, mine de rien, ça vous a bousculés, ça vous a traumatisés – pour réutiliser le mot que tu avais employé. Et à un moment donné, vous êtes partis au Canada. C’était parce que c’était trop? 

Florence [00:05:53] Non, pas du tout. Absolument pas. D’abord, ce que je voulais dire et je continue sur l’impact de l’Intifada et de ce traumatisme, c’est qu’à ce moment-là, j’ai compris à quel point, dans ce peuple, il y a une solidarité extraordinaire et une union extraordinaire qui se dévoile particulièrement aux moments de crise, mais pas seulement.

Et en fait, à ce moment-là, pour la première fois de ma vie, je me suis dit que je ressentais le fait d’appartenir à quelque chose de plus grand que moi.

Ce qui m’a toujours manqué finalement en France. Bien que tout à fait très française, je ne sentais pas une nation à l’unisson, quoi. Alors que ça, c’est quelque chose qui m’a frappée pendant l’Intifada et qui, en fait, a ajouté à mon attachement à ce pays. Je sentais faire partie d’un peuple qui vibrait ensemble et ça, c’était quelque chose de très fort. Non, le départ au Canada qu’on a fait en 2003, c’était pour des raisons purement professionnelles qui concernaient mon mari. Car mon mari a reçu une opportunité professionnelle très intéressante. À l’époque, on avait deux jeunes enfants. On s’est dit que c’était le moment si on voulait voyager et avoir des expériences ailleurs. Mais l’idée était toujours de revenir. Il n’a jamais été question de s’installer définitivement au Canada. Ça ne nous a même pas effleuré l’esprit. 

Vivre au Canada a renforcé son identité européenne

Cristina [00:07:23] D’ailleurs, en préparant l’interview, tu me disais que vivre au Canada t’avait permis de comprendre ce que ça voulait dire d’être européenne. Pourquoi? 

Florence [00:07:31] Ah oui! Quand on est arrivés au Canada, on a eu un choc culturel. D’abord, je dois préciser qu’on a vécu d’abord à Winnipeg, trois ans. Donc, Winnipeg, c’est au coeur du Canada. C’est ce qu’on appelle l’Ouest canadien. En fait, géographiquement, c’est vraiment le centre du Canada. Et ensuite, on a vécu deux ans à Vancouver.

Quand on est arrivés à Winnipeg, on a vraiment eu un choc culturel, c’est-à-dire qu’on avait l’impression, en fait, qu’on arrivait dans un endroit où il n’y avait rien. Rien dans le sens où il y avait des maisons, des centres commerciaux. Et puis, c’est tout. Et le fait de voir une ville dans laquelle il n’y a aucune vie à l’extérieur, il n’y a pas de café. Il n’y a pas de commerces qui donnent sur l’extérieur. Il n’y a personne dans les rues. C’était complètement désert. Ça, c’est un premier choc culturel. Disons que dans une ville européenne ou au Moyen-Orient, c’est quelque chose qui est complètement impensable. Mais en Amérique du Nord, c’est le cas de beaucoup de villes. Donc ça, c’est une première chose.

Au niveau esthétique aussi. Je me rendais pas compte de l’importance que revêt pour moi l’esthétique. Et en fait, en tant que Française, c’était quelque chose de très important, mais que je tenais pour évident et le fait d’arriver dans un endroit où il y a aucune recherche, aucune… Je ne sais même pas comment expliquer ça, où tout est si… fade. Triste même. Il y a d’autres choses qui m’ont fait réaliser que j’étais vraiment européenne.

Mais c’est une expérience très intéressante, au niveau humain essentiellement. On a vraiment rencontré une autre façon de vivre, d’établir des relations humaines, sociales, de faire fonctionner des institutions, une implication très, très importante dans les institutions (une implication des personnes). Ça, c’est quelque chose que j’ai appris là-bas. Le fait d’être, de jouer un rôle et d’initier, c’était quelque chose de très fort. 

Un retour en Israël évident

Cristina [00:09:47] Et finalement, vous êtes revenus en Israël – tu l’expliquais: ton attachement très fort à la nation. Et pourquoi pas en France? Parce qu’au Canada, peut-être que vous parliez français. Peut être que ça aurait pu te donner envie de retrouver cette esthétique, les beaux bâtiments… 

Florence [00:10:06] Alors d’abord, on était dans le Canada anglophone. 

Cristina [00:10:09] Ah oui, d’accord. 

Florence [00:10:10] Et même après, quand on a été, on a fait un court séjour en Belgique. C’était du côté flamand.

Non, la France, je crois, faisait partie de moi et fait toujours partie de moi. Mais de mon passé, de mon origine. Et l’avenir, je pouvais pas le projeter ailleurs qu’en Israël.

L’Éducation de mes enfants, ce que je projette pour eux, pour leur avenir, ça se passe en Israël. Je suis très lié à la France et continue de voyager beaucoup en France. Je travaille avec la France professionnellement mais ce n’est pas là que je vois mon avenir. 

Cristina [00:10:46] En préparant l’interview, tu m’expliquais aussi quelque chose de très fort: que tu te sentais plus en sécurité finalement en Israël que peut-être ailleurs ou en France, du fait de ta religion? 

Florence [00:10:59] Pas seulement. Je dois dire que j’ai grandi à Paris, dans un des quartiers chauds. Enfin, je sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, mais en tout cas, il y a 20 ans, c’était un quartier chaud de Paris. Et c’est vrai que je passais jamais dans la rue sans avoir le coeur qui se serrait, qui accélérait. J’accélère le pas, je marche droit, les yeux vers le bas et ça n’avait même pas à voir à l’époque avec mon identité juive. C’était comme ça pour tout le monde dans ces quartiers-là et je pense qu’il y a encore beaucoup d’endroits comme ça en région parisienne. Effectivement, ces dernières années, en plus, la situation s’est particulièrement dégradée pour les communautés juives. Il y a eu les attentats qu’on connaît. Et puis, au delà des attentats dont tout le monde parle, il y a un quotidien qui n’est pas toujours facile. Ce n’est pas l’unique raison pour laquelle je ne vois pas mon avenir, mais c’est sûr que je ne pourrai jamais infliger une chose pareille à mes enfants. 

Un sentiment de sécurité plus fort qu’en France malgré tout

Cristina [00:11:57] Est-ce que tu te sens plus libre d’exercer ta religion en Israël qu’ailleurs? 

Florence [00:12:02] Je ne pourrais pas dire je me suis sentie entravée dans ma religion, dans ma liberté religieuse en France et encore moins au Canada, mais il y a des choses qui pèsent, oui, qui pèsent. Il y a le fait de, dans le monde extérieur, la sphère publique, du fait que c’est un pays, une identité laïque. C’est très difficile de montrer ou d’exprimer son identité quand elle est un peu différente de la majorité. Ça, c’est quelque chose que pas seulement les juifs, mais beaucoup de gens vivent.

À part ça, au cours de mes études, j’ai eu des difficultés à passer mes examens tout simplement parce qu’ils tombaient soit le samedi, soit pendant des fêtes juives. Ça a été. J’y suis arrivée au final. Mais ce n’était pas facile et ce n’était pas agréable. Ça m’est m’arrivé de ne pas me présenter à des examens, d’avoir zéro et puis bon, comme le reste de mes notes étaient bonnes, je suis passée, mais ce n’est pas très agréable.

Et à chaque fois que j’essayais systématiquement, par principe, j’allais toujours parler au professeur en question, au maître de conférences pour expliquer et pour dire que j’aimerais bien avoir une autre date. On m’a toujours rétorqué que c’est un pays laïque, ce que je comprends, dans un sens. Dans un autre sens, il y a bien des fêtes chrétiennes qui sont respectées en France, donc ce n’est pas non plus complètement, complètement objectif et complètement vrai. Ça, c’est la seule chose qui a été un peu difficile.

Maintenant, ce qui est vrai en Israël, et c’est la raison pour laquelle je crois que j’ai vraiment fait le choix de vivre là, c’est qu’il y a un rayonnement, un bouillonnement je dirais. Au niveau pas purement religieux, mais même intellectuel – religieux qui est, je trouve, passionnant. C’est un laboratoire. En fait, il y a toutes sortes d’expériences. Une ébullition qui est passionnante et qui, évidemment, concerne essentiellement l’identité juive. Et donc, à ce niveau-là, effectivement, je me sens mieux et je me sens plus à ma place. Il y a un choix, un éventail de possibilités d’identités que je pourrais pas avoir dans le reste du monde. 

Cristina [00:14:30] Donc, ton choix de coeur, c’est Israël, malgré le risque terroriste. Est-ce que vous vous êtes dit à un moment donné: les points positifs vs les points négatifs, c’est dur… 

Florence [00:14:43] Non, ça n’a jamais été un vrai débat. Non, parce que d’abord, je pense que le danger en général, il peut nous arriver n’importe quoi, n’importe où. On a bien vu, par exemple, que la France a subi des terribles attentats ces dernières années. On ne sait jamais ce qui peut arriver où ça peut arriver ni quand. Ça, c’est une réalité.

Et puis, je pense surtout que la vie à tout prix n’est pas intéressante dans le sens où ici, ce qui est plus important, c’est le contenu de cette vie, ce qu’on y met plutôt que la sécurité à tout prix

J’ai connu des gens, par exemple à Winnipeg, qui est un endroit où, pour le coup, il se passe pas grand chose et il ne risque pas de se passer grand chose. Il y a des gens qui avaient vécu, par exemple, dans des pays très violents et qui étaient venus chercher refuge justement à Winnipeg en disant “là, au moins, on est en sécurité”. Et moi, je ne me vois pas avoir une approche comme ça parce que je pense que je préfère avoir quelque chose qui me porte et qui porte aussi… je pense toujours à mes enfants, à leur éducation. Je crois que c’est plus important que la sécurité. Et même si la sécurité, c’est aussi très important. 

Le service militaire est obligatoire pour les jeunes en Israël

Cristina [00:16:07] Tu m’apprenais qu’en Israël, les jeunes hommes ont un service militaire obligatoire de 3 ans et les jeunes femmes de 2 ans. Comment tu expliques ça et comment le vivent surtout les jeunes Israéliens? 

Florence [00:16:19] C’est pas facile, surtout quand on est immigré, quand on vient d’un pays comme la France. Quand j’ai pris la décision de m’installer en Israël, je n’avais pas encore d’enfant. Mais je savais qu’un jour, ce jour arriverait où j’emmènerai mes enfants. Je les mènerai à la base pour être incorporé et ça m’a toujours terrorisée. Oui, c’est clair. C’est quelque chose qui me faisait très, très peur.

Ce jour-là est arrivé il y a un an d’ailleurs. Puisque j’ai donc un fils qui fait son service militaire, et puis d’autres suivront. C’est pas facile, c’est pas du tout facile, mais en même temps, c’est une évidence dans le sens où c’est un devoir. Et ça fait partie de l’éducation qu’on donne à nos enfants, les éduquer à leurs devoirs. C’est un devoir vis à vis de leur pays, vis à vis de la société dans laquelle on vit. Ça fait partie des choses qu’on n’aime pas faire, qu’on n’a pas envie de faire. Le fait que mon fils tienne une arme, rien que ça, moi, ça me gêne profondément. Mais c’est une réalité et la réalité est qu’on n’a pas le choix.

Comment les jeunes le vivent? Pour mes enfants, ce n’est pas vraiment un souci. Ils savent depuis toujours. Ils sont, on pourrait dire d’une certaine manière, formatés. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Ils savent très bien que c’est quelque chose qu’ils vont devoir faire. Ils ne se comparent pas aux jeunes des autres pays. Et en même temps de ce que j’observe, en tant que mère de soldat, c’est que ça leur apporte aussi énormément. Ça les forme énormément au niveau mental, au niveau humain. Ils deviennent des hommes et des femmes, j’imagine (mais j’ai pas de filles soldate). Si on pense à la responsabilité énorme qu’on donne à des jeunes de 18 ans. C’est sûr qu’ils en sortent très, très fort, très solides, très mûrs pour leur âge. Donc, il y a des aspects aussi bénéfiques.

Des religions qui cohabitent où c’est l’humain qui prime au final malgré les différences

Cristina [00:18:29] L’image d’Israël nous renvoie essentiellement au conflit israélo-palestinien. Mais comment c’est Israël, vu de l’intérieur, comment cohabitent les religions entre elles? Est-ce que tu peux nous en dire plus. 

Florence [00:18:40] Alors, on parle toujours de ce qui ne va pas. Et puis, évidemment on parle moins, de ce qu’il y a, de ce qui va, de ce qui marche. Ça ne fait pas la une des journaux. Donc, merci pour cette question. Voilà, moi, je vais donner l’exemple de mon quotidien. Je vis en Galilée. La Galilée, c’est une région où vivent ensemble quatre religions, donc des juifs, des musulmans, des chrétiens et des druzes. On vit ensemble, vraiment au quotidien, avec deux langues l’hébreu et l’arabe.

Qu’est-ce que ça veut dire concrètement? Chaque localité a son caractère, son identité. En général, je dis en général parce que c’est pas à 100%. Par exemple, moi, je vis dans une localité juive, mais en fait, qui fait partie d’une municipalité qui est mixte, juive / arabe. Il y a une localité juive, une localité arabe qui vivent ensemble, qui ont une municipalité commune. De fait, il y a aussi des des Arabes qui vivent dans ma localité, tout simplement parce qu’ils ont trouvé que c’était plus sympathique de vivre ici que dans leur village d’origine. Mais en tout cas, c’est le cas. Il y a des villes mixtes aussi qui sont mixtes, comme la ville de Haïfa.

Mais même si on vit dans d’autres localités, on fréquente les mêmes médecins. Une bonne partie d’ailleurs des médecins sont arabes. L’Hôpital, par exemple, en général, le système médical en Israël est très, très mixte. On va à l’hôpital, on a absolument de tout. Et tout le monde soigne tout le monde sans aucune… il n’y a même pas une question qui se pose, c’est évident. On a les mêmes droits, les mêmes devoirs. On est tous des citoyens israéliens. De la même manière, on va tous voter.

On a pas mal voté d’ailleurs ces derniers temps pour ceux qui ont suivi les déboires politiques. Donc, on vit vraiment au quotidien, on fait les courses dans les mêmes supermarchés. On peut avoir développé des relations d’amitié. C’est moins fréquent. Il faut le dire parce que chacun est attaché à sa communauté. Mais ça arrive aussi. On travaille souvent ensemble. Donc au quotidien, finalement, il y a beaucoup plus de ce qu’on appelle en France de “vivre ensemble” que ce qui paraîtrait vu de l’extérieur. Et les gens y tiennent beaucoup. En fin de compte, ce dont je me rends compte, c’est que c’est l’humain qui prime. C’est-à-dire que quand on rencontre, quand on est face à une autre personne, on voit face à soi un être humain, une femme comme je le suis, une mère comme je le suis.

Et puis finalement, quand on connaît les gens et quand on les voit vraiment en face à face et pas à travers des slogans ou des idéologies, on voit l’humain. C’est ça qui compte.

En même temps, c’est très intéressant parce qu’il y a une diversité qui est énorme. Il y a vraiment toutes sortes d’identités ici. On suit par exemple le calendrier. Quand on vit ici, on sait très bien. Moi, je suis toujours au courant de quelle fête, qui a quelle fête, quand. Parce que ça a toutes sortes d’implications. 

Cristina [00:21:51] Ça doit être bien rempli du coup. Est-ce que tu as un exemple, justement, de ces communautés qui s’entremêlent… Je ne sais pas s’il y a des événements, peut-être qui vous réunissent. Tu parlais du droit de vote…

Florence [00:22:02] Ah, les événements, ils sont surtout en général plutôt religieux. Donc, je pourrais pas dire qu’il y a des événements. C’est surtout les choses de la vie. Je dirais par exemple quelque chose de terrible qui s’est passé là ces derniers jours dans ma région. Une jeune fille arabe chrétienne qui est décédée dans un accident de voiture. Sa famille a pris la décision de donner ses organes une fois qu’elle a été déclarée morte clinique. Ses organes ont été distribués, mais à toutes sortes de personnes qui en avaient besoin. Et dans l’autre sens, ça se fait aussi et dans tous les sens. Et je veux dire, finalement, quand on vit ensemble, c’est comme pour un mariage, pour le meilleur et pour le pire. Donc, quand il y a de la vie, quand on peut s’aider les uns les autres, on est là et on réfléchit pas. C’est tout, c’est comme ça. 

Cristina [00:22:58] Donc, l’humain au centre, c’est vrai qu’il y a des sentiments qui sont universels, comme l’amour, le fait d’être parent aussi, et ça traverse toutes les religions. 

Florence [00:23:10] Oui, oui, tout à fait. Il y a quand même une différence de langue et de culture qui est énorme. Il ne faut pas se leurrer, il y a des différences énormes, mais c’est pas grave les différences. En même temps, chacun est libre. Contrairement à la France que je décrivais, où dans l’espace public, on doit tous être à peu à près pareil et pas montrer de différences. Ici, pas du tout. Chacun est libre d’exprimer sa différence et son identité. Mais c’est sûr que ça crée aussi des séparations. Par exemple, il n’y a pas d’école, ce qu’on appellerait mixtes. Il y a des écoles arabes où l’enseignement est en arabe. Il y a des écoles juives où l’enseignement est en hébreu. Mais en même temps, c’est ce que chacun souhaite. Je sais que ça m’est arrivé d’expliquer ça à des Français. Ils étaient très choqués. Mais c’est ce que chacun souhaite transmettre à ses enfants: une éducation dans sa langue et dans sa culture. Après Juifs / arabes, c’est aussi un résumé très caricatural. Par exemple, au sein des Juifs, il y a toutes sortes de groupes différents. Dans ma ville, par exemple, il y a énormément de population immigrée de l’URSS de l’ex-URSS depuis les années 90, qui sont très, très différents culturellement. Des populations qui sont arrivées dans les années 50 du Maroc. C’est évident que ce sont des populations complètement différentes. On va les mettre dans la catégorie juifs, mais c’est pas du tout pareil. De la même manière, chez les Arabes chrétiens, il y a des orthodoxes et il y a des catholiques. Pour eux aussi, ce sont des différences énormes. Et puis, chez les musulmans, il y a des Bédouins aussi, des populations bédouines qui sont très différents, des populations musulmanes plus locales. Donc, finalement on est tous différents. Au bout du compte, personne n’est pareil. Donc, une fois qu’on a compris ça… 

Cristina [00:25:13] Raconte nous ton quotidien: comment sont rythmées vos journées, vos semaines? 

Florence [00:25:18] Commençons par les semaines parce que ce qui est un peu particulier, auquel il était aussi très difficile de s’habituer, c’est le rythme de la semaine. Puisque dimanche est le premier jour de la semaine, c’est notre lundi. Et les enfants ont école du dimanche au vendredi. Ça veut dire quand même 6 jours sur 7. Ce qui est beaucoup parce qu’il y a un rythme pas facile à tenir. Mais des journées beaucoup plus courtes que ce qu’on connaît en France, c’est-à-dire que les enfants rentrent de l’école entre 14h et 15h de l’après midi. Donc, ça, c’est des journées beaucoup plus allégées. Les parents aussi en général, on commence à travailler très tôt le matin à 8 heures, mais on fini beaucoup plus tôt aussi, vers 16 h, 17 h grand maximum. Donc, quelque part, c’est plutôt agréable. Il n’y a pas beaucoup de congés pour les parents, beaucoup moins de congés payés que ce qu’il y a en France. La France est championne du monde en congés payés, donc c’est pas difficile.

Voilà les enfants, beaucoup comme ils ont des journées courtes, ce qui est très important, c’est les activités extrascolaires. Donc ça, il y a vraiment un accent qui est mis là-dessus. Ça permet aux enfants vraiment de s’épanouir dans toutes sortes de domaines. Ce qui est aussi très présent, c’est les mouvements de jeunesse. Beaucoup d’enfants, de jeunes appartiennent à des mouvements de jeunesse, donc ils ont toutes sortes d’activités entre jeunes de camps aussi pendant les vacances. Ils se retrouvent ensemble pendant le week-end.

Et puis ils sont très, très tôt responsabilisés. Ça, c’est aussi quelque chose de comme on en parlait avec l’armée. Mais ça, c’est quelque chose qui est très vrai en Israël. On responsabilise les jeunes très, très tôt. Donc, à 16 ans en général, ils sont déjà animateurs moniteurs. Donc ça permet aux enfants d’avoir une vie quand même assez riche. Les enfants sont aussi très libres dans le sens où je disais plus tôt que ils circulent beaucoup. Donc, ils s’organisent entre eux très jeunes à 7 ou 8 ans. Ils s’organisent déjà. Qui va chez qui et comment. Qu’est ce qu’on fait cette après midi? On se retrouve au terrain de sport, donc ça, c’est très agréable aussi, cette liberté qu’ils ont. 

Un melting pot de langues, de cultures, qui se retrouve dans l’assiette

Cristina [00:27:47] Quand on sort dans la rue, est-ce que tu peux nous dire qu’est ce qu’on voit, qu’est ce qu’on entend, qu’est ce qu’on sent (peut-être qu’il y a des odeurs particulières). 

Florence [00:27:56] Qu’est-ce qu’on sent? C’est très méditerranéen chez nous. Donc on sent la lavande, on voit des oliviers, beaucoup de fleurs. Oui, beaucoup, beaucoup d’oliviers en Galilée, c’est très important. On entend les criquets, les grillons, les oiseaux. Dans ma région à moi, c’est une région très verte et avec des petites montagnes. Donc pas mal de relief. On entend beaucoup de langues. Comme je disais tout à l’heure. On entend évidemment l’hébreu et l’arabe, mais aussi le russe, beaucoup et encore d’autres langues, des immigrés comme des Français, des Américains, toutes sortes de langues comme ça. Les Israéliens parlent fort. Encore un côté méditerranéen. Donc c’est pas des gens forcément calmes. Qu’est-ce qu’on mange, qu’est-ce qu’on a dans l’assiette? Alors ça, c’est intéressant. J’ai cru comprendre d’ailleurs, je ne suis pas une grande spécialiste de la gastronomie, mais je crois qu’Israël est devenu, en termes de gastronomie, un endroit très intéressant au niveau international.

Donc, on mange de tout. C’est une sorte de melting pot. On a appris un peu de toutes les cultures. La base, c’est évidemment tout ce qui est régional. Le houmous évidemment. Le falafel. Tous ces plats-là qui font partie de la région, de l’identité de la région. Mais il y a aussi la cuisine nord africaine, la cuisine européenne, le vin. Israël est un grand producteur de vin et en Galilée. On a beaucoup de vignobles et certains vins qui ont reçu des prix internationaux. Donc voilà, je ne connais rien au vin. Je suis la Française qui boit jamais de vin. Il y a une grosse immigration française ces 15 dernières années. Comme toute vague d’immigration, on apporte nos spécialités. Donc maintenant, les bonnes pâtisseries françaises, un bon croissant au beurre, c’est plus un problème pour en trouver. Quand j’étais venue il y a 20 ans, c’était inexistant. Aujourd’hui, il y a beaucoup de villes où il y a une présence française et où on va trouver beaucoup de produits français et de cuisine et surtout de pâtisseries françaises. 

La transmission de la langue et de la culture française aux enfants

Cristina [00:30:33] D’accord, merci de nous avoir fait voyager en Israël. Donc Israël, c’est chez toi, mais tu le disais, la France a bien sûr sa place dans ton coeur. Elle fait partie de toi. Comment tu arrives à transmettre cette double culture à ta famille? À tes enfants? 

Florence [00:30:49] Oui, ça fait partie de moi. D’abord, la langue. J’aime le français. J’aime la langue française. Je suis tout à fait trilingue français, hébreu, anglais. Mais le français, c’est la maison, quoi. Donc, à la maison, on parle français. Hors de question de ne pas faire autrement. Donc, mes enfants parlent tous français. Pas tous aussi bien. Mais j’ai toujours eu à coeur à leur transmettre non seulement une langue du quotidien, mais aussi une langue plus soutenue à travers la lecture, évidemment, le cinéma, tout ce qui peut être vecteur de de langue et de culture. Les amener en France aussi. Ils adorent aller en France. Ils aiment la France. Les amener en France, ça fait partie aussi des choses que je m’efforce de faire régulièrement pour qu’ils puissent voir vraiment ce que c’est que la France. Pendant l’Euro, ils sont toujours très partagés parce qu’ils ont un papa Belge. Alors, le Mondial, l’ Euro, c’est un moment un peu difficile à passer dans notre famille.

Cristina [00:32:03] Nous aussi c’est pareil. Le Portugal / la France. 

Florence [00:32:08] Mais voilà, on les traverse. Mais donc, oui, ils ont tout à fait une identité française. Ils sont perçus même comme tels à l’extérieur. Les gens ne comprennent pas toujours parce qu’ils savent pas trop non plus la différence. Qu’est-ce que c’est que cette histoire: le Canada, la Belgique, la France? Mais ils savent qu’on parle français donc oui. Et puis, ce qui est agréable, c’est qu’à chaque fois qu’ils se rendent compte que les enfants parlent aussi français, les gens s’extasient, disent “oh c’est merveilleux, vous avez une chance extraordinaire”. Donc tout de suite, les enfants comprennent très jeunes même que c’est vraiment une richesse. Et autant il y a toujours un stade quand ils sont jeunes, pendant lequel ils ont un peu honte quand on parle français devant leurs copains, ça choque. Ils m’ont tous fait ça à un moment. Et puis ça passe parce qu’ils se rendent compte que finalement, c’est quelque chose de très positif. 

Cristina [00:33:02] C’est ça, il y a une forme de résistance au Français quand ils sont petits. Moi, j’ai trouvé aussi. Comme s’ils devaient absolument rentrer dans le moule: “non ne parle pas français.” Et puis finalement, ils se rendent compte, comme tu dis, de cette richesse. Moi, mon grand a 11 ans, il commence à se rendre compte que “ben oui, maman a eu raison de me faire des cours de français, d’insister”. 

Florence [00:33:27] C’est surtout vis à vis des autres. Je crois que personne ne m’a dit d’arrêter de lui parler en français. Mais c’était surtout vis à vis des copains, quoi. Parce que pour les amis effectivement, ça fait bizarre d’entendre une autre langue. Il se sentait un peu gêné. Mais oui, ça passe très, très vite. Là, récemment, j’ai enfin fait l’effort – c’était un gros effort de les inscrire tous et de leur sortir des passeports français. C’était un gros effort parce que pas consulat. Il faut aller jusqu’à Tel-Aviv. Donc c’était vraiment prendre des journées de travail pour le faire. Mais ils étaient tous très, très contents de l’avoir. Et après mes aînés qui ont été invités à voter aux élections consulaires, ils étaient aussi très, très fiers. Donc voilà. Et aussi dans le baccalauréat israélien, il y a la possibilité de passer des examens en français à l’écrit, à l’oral. Donc, je l’ai fait avec mes deux aînés. Et ça a été un vrai moment de plaisir de se préparer et de préparer avec eux l’étude de textes littéraires. Et quelque part, de leur transmettre un petit peu. Juste de quoi goûter à la littérature française. La littérature, je dirais plus classique, quoi. Parce que sinon, ils ne lisent pas en français d’eux-mêmes on va dire. 

Cristina [00:34:46] Après, il y a les films et les séries. Je ne sais pas s’ils ont regardé Lupin, peut être. 

Florence [00:34:52] Oui, oui, oui, il y en a un qui a regardé Lupin. Plus vieux, Louis de Funès. Oui, ça, alors là, on les a tous, on les connaît tous par coeur! Donc ça se passe aussi très, très bien. Oui, oui, tout à fait. Le cinéma, les séries. Et le plus petit fils de 8 ans, il est tombé dans les émissions “C’est pas sorcier”, ça il adore. Donc oui, il y a de quoi faire. 

Mes enfants plus tard en France ou ailleurs: oui mais pas trop loin!

Cristina [00:35:24] Dernière question est-ce que tu penses à revenir un jour en France? Je te pose quand même la question, même si je crois que j’ai la réponse… Mais et tes enfants? Peut-être qu’ils se disent pourquoi pas la France un jour plus tard? 

Florence [00:35:37] De façon définitive, non, certainement pas. C’est une réponse évidente. Pourquoi pas quelques temps pour travailler, par exemple, si une opportunité professionnelle pour une durée déterminée, on va dire ça pourrait être pas complètement à exclure. J’ai un de mes enfants qui est tombé amoureux de la ville de Strasbourg. On était à Strasbourg pendant une de nos vacances, et il rêve de vivre à Strasbourg. Donc, on sait jamais, je pense aussi que oui, que c’est bien possible… De toute façon, on vit dans une époque où on est très, très global. On voyage… On en est, toi et moi, de bons exemples. Donc, la France faisant partie de leur identité, j’imagine qu’il y a de fortes chances qu’à un moment, mes enfants vivent en France. Pourquoi pas? Mais bon, j’espère quand même qu’ils ne partiront pas trop loin de leur maman. 

Cristina [00:36:42] Oui c’est ça. Moi, c’est pareil. Le monde est grand, mais bon, pas trop trop loin. 

Florence [00:36:46] Nous, on est partis, mais vous nan! Ne faites pas comme nous. 

Cristina [00:36:52] Merci Florence, d’avoir témoigné dans le podcast. On comprend mieux pourquoi tu es allée en Israël. Et puis, ça permet aussi de sortir des clichés qu’on peut avoir aussi sur Israël, sur les conflits. Donc, un grand merci pour ton témoignage. Et je te souhaite une très bonne continuation en Galilée

Florence [00:37:14] Merci à toi Cristina. Merci de m’avoir invitée. Et puis, bonne continuation à tous. À bientôt Au revoir. 

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