La vie d’expat en Asie fait rêver beaucoup de français. Certains expatriés ont en effet une domestic worker à la maison. Domestic worker, maid ou nanny. Vous en avez sûrement entendu parler. Ce sont des femmes qui ont quitté leur pays natal et leur famille pour venir travailler dans les grandes métropoles afin de gagner un peu plus d’argent. Elles vivent chez leurs employeurs et s’occupent des tâches ménagères, de la cuisine, des enfants ou des personnes âgées. Avoir une domestic worker à la maison permet à beaucoup d’expats de travailler à plein temps et de profiter davantage de leur temps libre. Certains diront que ces expats ont la belle vie.

Mais derrière cette face dorée de l’expatriation se cache parfois une réalité plus sombre. Il arrive que ces femmes domestic workers soient victimes d’abus de la part de leurs employeurs. Je reçois dans cet épisode Emmy Doulain. C’est son pseudo. A son arrivée à Singapour, elle décide de devenir bénévole dans un refuge venant en aide aux domestic workers victimes d’abus. Les histoires qu’on lui confie sont tellement bouleversantes qu’elle décide d’écrire un livre intitulé “les femmes de l’ombre” pour s’en libérer et dénoncer ces abus inacceptables. Vous allez entendre une des faces sombres de l’expatriation. Une face sombre dont on parle moins, qu’on ne veut pas voir mais qui fait malheureusement partie du voyage.

Les femmes de l’ombre, une autre réalité de l’expatriation, Emmy Doulain nous en parle, bonne écoute! Si cet épisode vous a plu, n’hésitez pas à le partager et je compte sur vous pour me laisser un avis sur votre application préférée telle que Apple Podcasts.

Qu’est-ce qu’une domestic worker?

Cristina [00:00:00] Bonjour Emmy. Tu as écrit un livre intitulé “Les femmes de l’ombre” où tu partages les histoires souvent tragiques de femmes migrantes “domestic workers” à Singapour. D’abord, est-ce que tu peux nous expliquer ce qu’est une “domestic worker”? 

Emmy [00:00:15] Une “domestic worker” c’est le nom légal. On peut aussi appeler ça une helper, une nanny une maid. Ou tout simplement aussi une femme de ménage ou femme à tout faire. Ce sont des personnes à Singapour, des femmes qui travaillent chez des employeurs. Donc elles y vivent, elles y dorment et elles s’occupent des tâches ménagères de la maison. Donc, bien sûr, la cuisine, faire les courses, le ménage, la lessive, etc. Et elles peuvent aussi s’occuper d’enfants ou de personnes âgées. Promener le chien quand il y a un chien, faire du jardinage quand c’est demandé. Donc elles ont un cadre de travail qui est assez vaste. Donc ce sont des femmes à Singapour qui sont étrangères. Ce ne sont pas des Singapouriennes. Ce sont des femmes qui viennent de pays asiatiques qui viennent travailler à Singapour en tant que domestiques. 

Cristina [00:01:11] J’avais interviewé Stéphane, qui vivait à Bangalore, en Inde. Il m’expliquait que c’était indispensable d’avoir une maid ou même un chauffeur pour des questions de sécurité. Et concernant la maid, il avait constaté que faire les courses était un cauchemar et que la maid facilitait la vie puisqu’elle savait où faire les provisions, comment cuisiner les produits locaux… C’est obligé d’avoir une domestique worker ou une maid à Singapour?

Emmy [00:01:37] Non pas du tout. Faut savoir qu’à Singapour, il y a un peu plus de 250.000 domestic workers et il y a à peu près 6 millions de personnes vivant à Singapour. Il y a une domestic worker pour cinq familles. Ce n’est pas du tout une obligation. Moi, quand je suis arrivée, je n’en ai pas eue pendant un an. Il n’y a pas de question de sécurité à Singapour. C’est très safe Singapour. Donc il n’y a pas ce problème de devoir embaucher des gens locaux pour se prémunir d’éventuels vols dans les maisons ou quoi que ce soit. Ça n’a rien à voir avec l’Inde. Par contre, je dois reconnaître qu’avoir une helper qui a travaillé déjà à Singapour et donc qui connaît les aliments singapouriens ou les légumes, tout ce qu’on trouve de local à Singapour, ça peut aider. Parce que quand on arrive de France, il y a certains légumes. Moi, je ne savais même pas ce que c’était. Je ne savais pas comment les cuisiner. Et c’est à partir du moment où j’ai embauché une domestic worker chez moi que j’ai mangé pour la première fois ce type de légumes qu’elle savaient cuisiner et préparer. 

Cristina [00:02:45] De quelles nationalités elles sont et quel âge elles ont environ? On aurait en tête un peu le cliché de la jeune Asiatique qui cherche à améliorer ses conditions de vie pour des raisons économiques qui va devenir domestic worker à Singapour. Est-ce que c’est ça, est-ce que c’est que des jeunes? 

Emmy [00:03:06] L’âge minimum pour travailler en tant que domestic worker à Singapour est de 21 ans. Donc normalement, toute femme étrangère souhaitant travailler et n’ayant pas 21 ans ne peut pas travailler. Je dis ça parce que il s’est avéré que dans la réalité, ça ne marche pas. Certains pays, je ne veux pas faire une généralité ou quoi que ce soit, mais j’ai déjà vu, moi, durant mon bénévolat, des cas où le passeport de la domestic worker avait été falsifié dans son propre pays pour qu’elle ait l’âge requis pour travailler à Singapour. Donc, il était indiqué qu’elle avait 21 ans, 22 ans, elle en avait 17 ou 18 ans. La réalité est donc 21 ans. C’est l’âge minimum légal. Et après, il y a aussi un âge maximum qui est alors… Je ne sais plus si c’est pas fin de quarantaine ou cinquante et quelques, je me rappelle plus vraiment. Où c’est pareil en fait, elles n’ont plus le droit de travailler à Singapour parce que Singapour estime qu’à partir de cet âge-là, on peut avoir des problèmes de santé. Et que, du coup, elles doivent cesser de travailler à Singapour. Donc, généralement, une domestic worker qui arrive en fin de quarantaine début cinquantaine, quand son work permit qui est son visa de travail à Singapour doit être renouvelé, le ministère du Travail singapourien (le MOM), soit ne le renouvelle pas parce qu’elle va atteindre la limite d’âge, soit dit, “voilà, c’est la dernière fois qu’on le renouvelle. Après, vous devez rentrer dans votre pays.” 

Cristina [00:04:39] Au niveau des nationalités plutôt quelles origines? 

Emmy [00:04:44] Majoritairement, je dirais les Philippines et l’Indonésie. Ce sont les deux gros pays pourvoyeurs de domestic workers à Singapour. Après, on a aussi des Birmanes, des Indiennes, des Srilankaises. Sachant que la Birmanie ou le Myanmar, pendant quelques années, avait gelé l’envoi de domestic worker à Singapour du fait des abus qu’il y avait eu envers ces femmes et aussi parfois de la mort de ces femmes qui étaient mortes de par leurs conditions de travail. À Singapour, donc, la Birmanie avait gelé ses relations. Ça reprend doucement, donc il y en a. Il y en a déjà des Birmanes, mais ce n’est pas la nationalité prédominante. 

Cristina [00:05:29] J’étais surprise de lire aussi qu’il y a des femmes qui quittent leur famille, qui sont mariées, qui ont des enfants et pour améliorer leurs conditions de vie, qui vont pendant une durée de deux ans, c’est ça le contrat? 

Emmy [00:05:44] Le contrat de travail dure deux ans. Mais c’est en fait la majorité de ces femmes! Quand elles sont mariées, elles quittent mari, enfants, famille pour subvenir aux besoins de leur famille. Moi, dans mon cas, ma helper n’est pas mariée, mais elle est venue à Singapour pour supporter ses parents et ses frères, pour qu’ils puissent faire leurs études ou acheter une maison ou faire construire une maison. Mais oui, c’est le cas de beaucoup de femmes. 

Un livre bouleversant racontant les abus subis par ces femmes

Cristina [00:06:13] Qu’est ce qui t’a poussé à écrire ce livre? 

Emmy [00:06:16] C’est le bénévolat que j’ai fait au sein de cette organisation pendant deux ans et demi. On recevait ses domestiques qui s’étaient enfuies de leur employeur ou de leur agence et qui m’ont raconté ce qu’elles avaient subi. Et c’est moi, peut-être avec ma vision de Européenne française qui n’est pas du tout habituée à avoir une domestic worker, ça m’a bouleversée. C’est d’entendre des témoignages parfois très difficiles à entendre, où on se retient soi-même de ne pas verser une larme parce que elles sont fortes quand même pour… parce qu’elles restent très dignes face à des personnes qu’elles ne connaissent pas à qui elles racontent leur histoire pour qu’on leur vienne en aide. Et je pense que l’écriture, ça a été un moyen pour moi de me décharger parfois de ce trop plein d’émotion, de ce que je pouvais entendre, qui était difficile. Et j’avais besoin de le mettre sur le papier pour évacuer. Tout simplement. 

Cristina [00:07:23] Et qu’est-ce qui t’a poussé en premier lieu à franchir les portes de ce refuge, de cette association pour devenir bénévole? 

Emmy [00:07:33] J’en avais entendu parler via les réseaux sociaux, j’étais allée voir leur site internet et je me suis dit tiens, pourquoi pas? À ce moment-là, je cherchais à faire du bénévolat et je suis allée à une réunion d’introduction de cette association des bénévoles intéressés. On nous a expliqué les différents postes de bénévoles recherchés et je me suis lancée. J’y suis restée deux ans et demi. Donc, c’est que l’aventure humaine m’a plue, m’a touchée et je le regrette absolument pas. 

Des droits et des devoirs difficiles à faire respecter

Cristina [00:08:08] Parlons justement des droits et des devoirs -droits des domestiques workers et devoirs des employeurs. D’abord parlons des droits des domestic workers. Il y a des abus, mais il y a quand même des droits et c’est pour ça que, du coup, elles essayent de faire valoir ces droits. Quels sont-ils? 

Emmy [00:08:25] Elles ont un visa qui s’appelle le work permit, qui est spécifique aux travailleurs étrangers, mais aux travailleurs étrangers de moindre catégorie. Les work permit sont “protégés” (entre guillemets) par le Foreign Employment Act qui est plus un guide de bonnes pratiques que comme un Code du travail en France. Alors que il y a comme un code du travail à Singapour, mais qui s’applique pour les visas de travail ++ supérieurs, des personnes avec des hautes qualifications. Donc, ces personnes-là sont protégées par l’Employment Act. Mais pour les domestic workers et pour les migrants workers qui sont par exemple tous les Chinois, les Pakistanais, les Indiens qui viennent travailler sur des chantiers pour construire des buildings de Singapour, eh bien, ces personnes sont sous work permit. Et ce work permit est protégé par le Foreign Employment Act. Et ce Foreign Employment Act n’est pas aussi protecteur envers ces personnes que le Employment Act. Donc, c’est + un guide de bonnes pratiques envers ses personnels que un vrai Code du travail. 

Cristina [00:09:56] Un guide des bonnes pratiques est aussi partagé à l’employeur, qui ont un certain nombre de devoirs aussi vis à vis de leurs domestic workers. Tu peux nous en dire plus?

Emmy [00:10:04] À partir du moment où on souhaite employer une domestic worker pour la première fois, il y a une formation qui est obligatoire, qui dure deux heures, à laquelle est issue un certificat, comme quoi la formation a été suivie. Et donc ce certificat est transmis au ministère du Travail singapourien. Une fois ce certificat en poche, il y a d’autres conditions requises, bien entendu, mais nous sommes aptes à recruter une domestic worker. Quand on recrute ces femmes, bien entendu, on s’engage tout simplement à les respecter et en soi aussi à les protéger. Et donc, il y a ce guide pratique où sont listées certaines informations comme par exemple: la domestic worker a droit à trois repas par jour petit déjeuner, le déjeuner, le dîner avec listé viandes, poissons, légumes, fruits. Qu’elle a droit à un repos aussi. Grosse avancée que je voudrais souligner: c’est que jusqu’à présent, une domestic worker n’était pas obligée d’avoir un jour de congé par semaine, c’est-à-dire que le ministère du Travail a toujours préconisé que le dimanche soit un jour off, donc qu’elle puisse se reposer. Mais ce n’était pas une obligation. C’est-à-dire que s’il y avait un accord entre l’employeur et la domestic worker, elle pouvait travailler le dimanche contre rémunération. A partir de 2022, le jour de congé hebdomadaire sera obligatoire. Donc ça, c’est quand même une grosse avancée pour elles. Elles pourront au moins avoir un jour off par semaine. 

Des pratiques inacceptables pourtant tolérées

Cristina [00:11:48] Parce que c’était discuté entre l’employeur et la domestic worker qui est formée à faire ce qu’on lui dit. Donc, effectivement, si l’employeur lui dit “non, tu n’auras pas de jours de congé parce que tu es débutante”. Eh ben, elle n’a pas de jours de congés ni de vacances. 

Emmy [00:12:09] Les agences de recrutement aussi, quand elles font venir ces femmes de l’Indonésie, Philippines ou autre, et qu’elles leur trouvent un employeur. Elles leur disent: “ben voilà, c’est comme ça pendant au moins six mois, le temps où tu vas nous nous rembourser les frais de ton arrivée au pays. Tu n’auras pas droit à un jour de congé. Après 6 mois, tu verras avec ton employeur si tu as droit à un jour par semaine, un jour par mois, un jour toutes les deux semaines. Après, tout dépend. 

Cristina [00:12:45] Ça m’a choquée aussi quand j’ai lu ton livre que le coût, on va dire de mise en place si on peut appeler ça comme ça, de la domestic worker au domicile de ses employeurs est retenu sur son salaire. Pendant plusieurs mois elle n’a aucun salaire. 

Emmy [00:13:00] C’est ça. Ou elle a ce qu’ils appellent une allowance qui peut s’élever à 50 dollars par mois. C’est ridicule. Mais c’est le cas de beaucoup d’agences de recrutement à Singapour, en effet. Alors heureusement, il y a des agences qui se veulent plus éthiques et qui font payer les coûts d’arrivée de ces femmes sur l’employeur, mais pas sur la domestic worker. Heureusement, il y en a. 

Cristina [00:13:23] Oui, et au niveau des heures de travail, est-ce qu’il y a une durée maximum préconisée dans le guide pratique? 

Emmy [00:13:32] Non, rien n’est indiqué. Donc ça veut dire qu’en gros, elles ne peuvent pas se plaindre d’être surchargée de travail, parce qu’il n’est absolument rien d’indiqué dans le guide pratique. Il est juste dit qu’elles doivent avoir au minimum de mémoire, c’est 8 heures, je crois, un minimum de repos pour la nuit et qu’elles ont aussi droit à se reposer durant la journée. Après, ça reste très flou et il n’y a aucune indication donc en soi elles ne peuvent pas à se plaindre en disant “je travaille 12 heures par jour”. Comme il n’y a pas un code du travail pour ça, c’est très difficile de faire valoir -en tout cas, au niveau des horaires de travail- leurs droits.

Pas de respect de la dignité humaine

Cristina [00:14:12]  Et on lit à travers les histoires que tu partages dans ton livre aussi, qu’il y a un droit à l’intimité. Au respect de la dignité. D’avoir une salle de bain ou une chambre, en tout cas, un endroit à soi qui soit clos. Et ce n’est pas toujours le cas. C’est rarement le cas. 

Emmy [00:14:32] Non, ce n’est pas toujours le cas. Après, beaucoup diront bah, ça dépend de la taille des appartements. Cela dépend du nombre de personnes qui vivent dedans. Moi, j’ai déjà entendu des histoires où la domestique worker sort un matelas dépliant du placard et elle dort sous la table de la salle à manger parce qu’elle n’a pas de chambre ou parce qu’on n’a pas de place. Je sais qu’à Hong-Kong, il y a beaucoup d’histoires. Les appartements sont connus pour être très petits à Hong-Kong. Et il y a beaucoup d’histoires, justement, de domestic workers qui dorment dans la baignoire avec un matelas parce qu’il n’y a pas de place. Après, tout est question de l’employeur. Si il respecte sa domestic worker, tant bien que mal, il lui trouvera forcément une place. Même s’il n’y a pas de place, pas de chambre pour elle, au moins lui mettre un paravent pour qu’elle puisse être un peu isolée du reste de la maison. Mais oui, on entend et j’ai souvent entendu ces cas de femmes qui n’ont pas de chambre et qui dorment où elles peuvent. 

Cristina [00:15:47] Je reprends ce mot que tu emploies c’est vraiment une question de respect, un respect de la dignité humaine. De se dire cette personne-là aussi, elle est humaine. Est-ce que j’imposerai ça à un semblable? À moi même? Non, évidemment que non. Il y a aussi le respect par rapport à la religion. Différentes religions qu’il peut y avoir. Il y a des domestic workers dans ton livre qui sont musulmanes auxquelles on donne certes à manger, mais de la nourriture qui est contre indiquée dans leur religion. Ou qu’on ne respecte pas les prières qu’elles doivent faire tout le long de la journée. Ça, c’est un acte affreux à entendre.

Emmy [00:16:36] Principalement les Indonésiennes qui, si elles ne tombent pas sur des employeurs musulmans, ça arrive que les employeurs ne pensent pas forcément qu’elle ne va pas manger de porc. Ou ils ne lui donnent pas une allowance pour s’acheter sa propre nourriture. Ou bien ils ne respectent pas aussi son droit à la prière. Ça arrive. J’ai déjà vu ces cas. Je pense que ces femmes, lorsqu’elles sont dans la possibilité d’avoir de choisir elles-mêmes aussi leur employeur, tendent à aller vers des employeurs qui ont la même religion qu’elles parce qu’elles savent que, justement, la religion sera respectée dans la famille dans lesquelles elles vont travailler. Mais quand ce n’est pas le cas, il peut y avoir des problèmes. 

Cristina [00:17:30] Il y a aussi des exemples, des histoires dans ton livre, que tu racontes où sur le papier, tout semblait idéal au niveau de la situation. Et puis, elle se retrouve à vivre dans un endroit qui n’était pas celui écrit sur le papier, avec des tâches à faire qui sont bien plus difficiles que ce qu’elle aurait imaginé. Ça, est-ce que c’est courant? 

Emmy [00:17:54] Si c’est courant, je ne sais pas, je ne saurais pas dire, mais c’est des histoires que j’ai déjà entendues aussi à travers les témoignages. En effet, l’employeur a menti durant l’interview avec la domestique worker en lui disant qu’elle allait travailler dans un appartement et, par exemple, qu’ils étaient 2 à y vivre, qu’elle aurait juste à s’occuper des tâches ménagères. Et le jour où elle va chez l’employeur, elle se trouve face à une maison sur trois étages avec des enfants dont il faut s’occuper, plus un chien à sortir. C’est déjà arrivé, j’en suis certaine. Est-ce que c’est courant? Je n’en sais rien. Pour elle, c’est très difficile. Déjà la relation employeur / employé commence mal avec des mensonges. 

Cristina [00:18:42] Et puis aussi des caméras qui sont installées pour surveiller si elles font bien le travail. 

Emmy [00:18:46] Oui, alors généralement, les caméras, il y en a et l’employeur peut dire “ben non, c’est juste au cas où on ne sait jamais si un cambrioleur…” À Singapour, ça arrive, mais c’est quand même très, très rare. Mais oui, c’est un moyen de surveiller les faits et gestes de ces femmes, clairement, où l’employeur va appeler chez elle parce qu’ il a vu que sa domestique worker allait se reposer pendant 10 minutes dans sa chambre et qu’elle n’était pas en train de travailler. Donc, elle a l’appelle en disant “fainéante, qu’est-ce que tu fais? Travaille! Je ne te paye pas pour ne rien faire!” C’est de la domination. C’est un des abus aussi envers ces femmes, malheureusement. 

Cristina [00:19:33] Y compris dans la douche. Tu parles d’un cas très, très choquant. 

Emmy [00:19:42] En effet, c’est déjà arrivé. C’est pris sérieusement par le ministère du Travail au niveau des plaintes passées, “atteinte à la dignité” généralement suivi d’effet par le ministère du Travail. S’il y a une plainte qui est déposée, il va y avoir une investigation derrière parce que là ça devient sérieux. De toute façon, ça, c’est marqué aussi dans le guide pratique, dans le guide des bonnes pratiques que la domestic worker a le droit à son intimité et que l’employeur devrait lui fournir et ne pas porter atteinte à ça. Voilà. 

Cristina [00:20:21] Là, on a cité pas mal de manquements. Est ce qu’il y en a d’autres qui te viennent en tête? 

Emmy [00:20:27] Il y en a plein ! Il y a la suppression du téléphone parce que l’employeur estime qu’elle passe trop de temps sur son téléphone. Donc on lui supprime son téléphone. Et puis alors, soit on lui donne une fois par semaine, soit c’est une fois le soir, une fois qu’elle a fini son travail. Mais pendant 3 heures, parce qu’on ne veut pas qu’elle passe sa nuit dessus, et que le lendemain, elle soit fatiguée. Il y a donc les moyens de communication avec leur famille, donc ça y est, il y a des atteintes aussi. La suppression de leur work permit pour être sûr qu’elles ne s’échappent pas ou leur passeport. Leur passeport c’est un moyen d’emprise sur elles. Complètement. Il y a la nourriture. Parfois, elles sont pas assez nourries ou très peu. On leur donne un bol de riz, tout simplement. Et puis basta. Un oeuf, voilà. Ça, c’est les plus courants. Après, il y a d’autres abus qui sont quand même plus graves. Après c’est abus physiques, sexuels, ça arrive aussi. Mais en fait, je pense qu’à travers ce bénévolat, j’ai pu voir jusqu’à ce qu’un être humain pouvait faire un autre être humain que je n’aurais jamais… Enfin t’es scotchée! Comment ça peut arriver? Ça peut arriver. Et donc oui, des manquements, il y en a. Moi, en fait durant deux ans et demi, je n’ai jamais entendu que ça. Que des femmes puisqu’elles s’étaient enfuies, c’est des femmes qui étaient un peu désespérées, ne savaient plus quoi faire. L’Agence ne les aidait pas. Elles demandent à changer d’employeur, mais sans succès, où l’employeur refusait de les laisser partir. Et du coup, leur dernier recours pour elles, c’était de s’enfuir. 

Cristina [00:22:14] Parce que tous les six mois, il y a un contrôle de santé, un check up pour la domestic worker, donc c’est bien, mais il n’y a pas un contrôle des conditions de vie? 

Emmy [00:22:30] Le ministère du Travail singapourien, le MOM est censé vérifier que les conditions de travail des domestic workers sont respectées. Ou si ce n’est pas le ministère du Travail, c’est les agences qui sont responsables de ces domestic workers. Et le contrôle médical, ça n’a rien à voir. Ça c’est imposé par Singapour. En gros, c’est qu’on ne veut pas de domestic workers chez nous qui ont le sida, l’hépatite ou quoi que ce soit ou qui soient enceinte tout simplement. À partir du moment où il y a la prise de sang avec un résultat positif. C’est au revoir, madame. On vous remet dans le premier avion, vous rentrez chez vous. Ça aussi, c’est une autre avancée qui va prendre effet prochainement ou lors de ces six mois au check up médical. Le médecin devra s’enquérir des conditions de vie de ces femmes pour savoir si tout se passe bien et l’employeur n’aura pas le droit d’être présent à ce moment-là. Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’accompagner ma helper quand elle va faire sa prise de sang bi-annuelle. Mais à priori, ça arrive: des employeurs qui viennent pour sûrement qu’elle se taisent, tout simplement, qu’elles ne disent rien. Donc ça, c’est une avancée, certes minime, mais c’est toujours une avancée pour les protéger. 

Des abus heureusement punis par la justice

Cristina [00:23:58] Est-ce qu’il y a des employeurs quand même qui se retrouvent condamnés? Est-ce que tu as, des histoires qui finissent quand même en happy end? 

Emmy [00:24:06] Oui, il y en a et généralement, elles font la une des journaux. Alors ça va dans les deux sens. C’est soit l’employeur qui a été condamné parce qu’il a maltraité sa domestic worker donc ça fait la une des journaux. Ou alors c’est soit la domestic worker qui a maltraité entre guillemets son employeur. Souvent, c’est soit envers un enfant, soit envers des personnes âgées ou personnes plus faibles. Et ça aussi, ça fait la une des journaux. Mais oui, c’est arrivé, il y a eu des cas. Pendant que j’étais au sein de cette association, une riche famille singapourienne qui avait gentiment remercié la domestic worker et qui ensuite l’avait accusé de vol. C’est une affaire qui passait devant les tribunaux, qui a duré deux ans pour que finalement, on dit que non, elle n’avait pas volé. Elle n’avait pas volé, elle avait été accusée à tort et que c’est l’employeur qui avait tout inventé. Ça c’est pour les histoires de vol. Après, il y a aussi les histoires où les employeurs sont condamnés. Parce que là, vraiment, ils ont traité leur domestic worker comme un chien ou elle se faisait tabasser clairement avec l’interdiction de sortir de la maison à peine nourrie et où il y a eu parfois mort de la domestique. Donc, là, oui. Heureusement parce qu’il faut montrer l’exemple, que ça ne peut pas rester impuni, ce genre d’abus. 

Cristina [00:25:38] Pendant la durée d’une instruction judiciaire, les domestic workers sont au refuge. Est-ce qu’elles peuvent quand même rentrer voir leurs familles ou elles sont vraiment tenues de rester là-bas? 

Emmy [00:25:49] Ça dépend des cas. Généralement, il faut qu’elles soient présentes pour leur témoignage. Après, dans le détail, je ne saurais pas dire, mais je sais que de ce que j’ai vu au refuge pour les histoires où il y a eu un procès, il y en a qui sont restées tout le temps du procès. Donc à Singapour, donc sans revenus, sans rien, pendant un an et demi, deux ans et même plus parfois. Et il y en a d’autres qui sont rentrées et qui revenaient si besoin à Singapour, pour les témoignages ou pour le verdict. 

Comment aider les domestic workers victimes d’abus?

Cristina [00:26:26] Ouais, tu nous a dit il y a quand même un peu d’espoir dans le sens où la juridiction, la loi évolue. Qu’est-ce qui pourrait faire bouger les choses? Pourquoi c’est si lent?  

Emmy [00:26:42] C’est une bonne question. Qu’est-ce qui pourrait faire bouger les choses? Je pense que déjà en parler. Pour moi, c’est déjà faire bouger les choses à mon niveau. Mais faire bouger les choses, c’est soutenir, soutenir les associations qui soutiennent les droits de ces femmes, qui font des études, qui font du lobbying auprès de personnes un politiques, qui essaient de trouver des soutiens connus au sein du pays pour essayer de se faire entendre. J’ai vu ces dernières nouvelles avec le jour off hebdomadaire qui va être reconnu. Et puis le check up médical, un peu plus poussé, sans la présence de l’employeur. Pour moi, c’est minime, mais c’est déjà des avancées. Parce que les associations qui les défendent, se battent régulièrement pour essayer de faire entendre leur voix. Mais c’est difficile. 

Cristina [00:27:52] Tu mets en lumière la condition de ces migrantes à Singapour. Mais ce que vivent ces domestic workers, ce ne sont pas des cas isolés. Il doit y en avoir d’autres à travers le monde. Est-ce que as un message à faire passer pour conclure? 

Emmy [00:28:08] Le message que j’ai envie de dire, c’est que ces femmes, certes, viennent peut-être de pays plus pauvres, mais elles sont là pas, par plaisir. Elles sont là pour subvenir aux besoins de leur famille. Comme toute mère a envie que son enfant aille à l’école ou vive dans des conditions décentes. Et que ça faut se le mettre en tête. Il faut se le rappeler que voilà, ce sont des femmes comme nous qui veulent juste améliorer leurs conditions de vie, celles de leur famille. Donc, ce sont des êtres humains. Alors certes, elles font pas forcément un métier qui est très valorisé. Mais ça reste des êtres humains et que on a aucun droit, nous aussi, en tant qu’être humain, à ne pas les traiter comme tels et à les rabaisser. Il y en a partout, des domestic workers. Il y en a dans de nombreux pays dans le monde. Et que c’est un, c’est un sujet qui revient régulièrement avec les Nations unies, il y a une convention ILO qui essaie d’améliorer leur condition en tant que domestic worker, quel que soit leur pays. Pour faire reconnaître que être domestic worker, faire le ménage chez les gens, c’est un travail comme un autre et qui ne devrait pas être rabaissé comme tel. 

Cristina [00:29:48] On parle du droit des femmes partout à travers le monde et j’ai du mal à comprendre comment, de femme à femme on peut faire un truc pareil. Ça peut être une sœur, ça peut être une fille, ça peut-être une mère… C’est très choquant. 

Emmy [00:30:08] Moi, je pense, et parce qu’on parle beaucoup de la condition des femmes et c’est beaucoup revenu après tous les lockdown qu’il y a eu dans les pays, avec toutes les violences domestiques qui ont pu émerger suite au lock down. Mais en fait, ces femmes, elles sont entre guillemets, en lockdown tout le temps puisqu’elles vivent avec leur employeur, c’est-à dire qu’elles n’ont jamais de break. Elles peuvent pas… elles dorment chez eux. Elles sont d’une certaine façon liées à ces familles et du coup je pense que c’est déjà un manque de liberté. Pour moi, un moyen de résoudre ces abus, ce serait de permettre à ces femmes, en fait, de dormir à un autre endroit que dans les maisons de leurs employeurs. C’est-à-dire qu’elles viennent le matin, elles font leur journée de travail. Et puis, le soir, elles rentrent chez elle. C’est ce qui se passe dans beaucoup de pays, mais à Singapour, ce n’est pas le cas. À Singapour, c’est l’employeur qui est responsable de sa domestic worker en l’employant. Donc, en gros, il faut qu’il sache ce qu’elle fait toute la journée, la nuit. Et du coup, c’est être en permanence avec ses employeurs. Pour moi, ça, c’est la raison pour laquelle ça entraîne des abus à la longue. Enfin, à la longue… Après, tout dépend de chaque lieu, de chaque expérience et de chaque employeur aussi. Mais pour moi, ce serait un moyen d’éviter certains abus si la domestic worker n’avait pas à rester dormir chez l’employeur le soir. Mais dans ces cas-là, je pense qu’il faudrait revoir aussi la responsabilité de l’employeur parce qu’on ne peut demander à l’employeur d’être responsable de sa domestic worker si le soir elle n’est plus là… Donc, il faudrait revoir beaucoup de choses. Mais pour l’instant, Singapour n’est pas du tout prêt à changer là-dessus. 

Cristina [00:32:07] Il y a aussi une domination entre classes sociales, conditions économiques: “moi je t’emploie, toi, tu es une pauvre fainéante…” 

Emmy [00:32:18] “Bah je te paye, donc tu m’écoutes, tu fais ce que je te dis”. Bien sûr.

Une expérience de bénévolat marquante

Cristina [00:32:23] Oui, c’est un sujet vraiment bouleversant. Je te remercie beaucoup d’avoir témoigné Emmy. Je suis contente de mettre en avant ce livre avec toutes les histoires de ces femmes que tu mets en lumière dans le livre “Les femmes de l’ombre” de Emmy Doulain. Cette expérience bénévole t’a profondément touchée, on peut le comprendre. Est-ce que ça va impacter tes choix professionnels à l’avenir? Est-ce que ça a déjà opéré quelque chose à l’intérieur de toi? 

Emmy [00:32:56] Ah oui, ça a opéré quelque chose. Je me suis beaucoup plus intéressé à la condition des femmes depuis. J’ai lu beaucoup, je me suis pas mal formée sur la question. Oui, idéalement, j’aimerais bien pourquoi pas tenter une reconversion professionnelle. Maintenant, c’est plus facile à dire qu’à faire. 

Cristina [00:33:15] Tu travailles dans quel domaine? 

Emmy [00:33:17] Je suis plus dans les finances, donc cela n’a absolument rien à voir. Mais oui, oui, clairement, ça a opéré quelque chose chez moi. Maintenant, à voir, je ne sais pas encore. 

Cristina [00:33:31] Je te souhaite plein de bonnes choses pour la suite. Que tu puisses continuer à donner de ton temps, de ton énergie à cette cause qui te tient à coeur. Et je remettrai bien sûr le lien vers le livre dans les notes de l’épisode. Merci Emmy. 

 🤓 Pour aller plus loin, lisez le livre de Emmy Doulain “les femmes de l’ombre” (lien Amazon France)
😇 Soutenez ces associations de qui aident ces femmes domestic workers et défendent leurs droits (Emmy m’a transmis cette liste):