Cristina: [00:00:15] Parler la langue du pays dans lequel on vit, c’est un premier pas pour bien s’intégrer, mais ça ne suffit pas. Il faut aussi connaître tous les codes culturels. Pour accélérer cette intégration, il est idéal de trouver un emploi. En Finlande, parler anglais ne suffit pas. Marianne s’était fixée six mois pour apprendre le finnois. Et au final, il lui a fallu un an et demi pour trouver un emploi. Trouver un emploi en Finlande? Mission impossible. Pas pour Marianne. Elle nous raconte son épopée. [00:00:49][34.5]

Une expatriation en Finlande désirée

Cristina: [00:01:10] On enregistre alors que tu te trouves au milieu des cartons puisque tu emménages dans un nouvel appartement que vous venez d’acheter à Helsinki. Il y a plus de deux ans, quand tu as débarqué à Helsinki, est ce que tu avais imaginé devenir propriétaire en Finlande? [00:01:24]

Marianne: [00:01:25] Pas du tout. Peut être un espoir de rester assez longtemps et de concrétiser ça, mais en tout cas beaucoup plus que deux ans, c’est sûr. [00:01:33]

Cristina: [00:01:35] Cette expatriation a commencé pour toi en février 2019, quand tu as rejoint ton mari à Helsinki. Il est arrivé là-bas quelques mois plus tôt après avoir décroché son premier poste de chercheur à l’étranger après sa thèse. Quel était ton état d’esprit à ce moment-là? [00:01:48][13.7]

Marianne: [00:01:50] Moi, j’avais très envie de tenter l’aventure avec lui, de vivre à l’étranger, de découvrir un autre pays et de changer un peu de vie. Je partais vraiment pour essayer de m’installer de manière sérieuse, même si je pensais pas forcément acheter ce genre de choses. Mais dans ma tête, je n’ai pas forcément souvenir d’avoir pensé à “si ça marche pas ou alors, au pire, dans deux ans, on est rentrés. C’est pas grave”. Je pense que j’étais peut être plus déterminée que ce que j’en avais conscience. Et en tout cas, j’étais partie pour vivre l’aventure à fond. Et pour moi, c’était aussi le début d’une vie à l’étranger. Je ne voyais pas forcément un retour. [00:02:30]

Cristina: [00:02:31] Tu m’as expliqué aussi que ce n’était pas ta première expatriation parce que tu as vécu à Buenos Aires. Donc toi, l’expatriation, c’était quelque chose que tu avais envie de revivre? [00:02:41]

Marianne: [00:02:43] Oui, c’est vrai. J’ai vécu en Argentine pour six mois. Donc c’est une petite expatriation. Mais je m’étais sentie tout de suite très bien et j’ai eu énormément de mal quand j’étais rentrée en France. Ça doit faire neuf ans maintenant. J’ai eu beaucoup de mal parce que je me suis rendue compte à quel point ça m’avait fait grandir. Mais j’ai changé et j’ai eu un peu cette sensation de décalage au retour. Je me rappelle que quand j’étais rentrée, j’avais cherché du travail à nouveau à l’étranger et en Argentine parce que je n’avais qu’une idée, c’était de repartir. Bon, finalement, je ne suis pas du tout repartie tout de suite, mais j’avais la conviction que je n’allais pas faire toute ma vie en France. [00:03:20][37.7]

Trop dur la recherche d’emploi!

Cristina: [00:03:22] Tu étais bien décidée en tout cas quand tu as débarqué à Helsinki à retrouver du travail. Mais six mois plus tard, toujours rien. Alors pourquoi: qu’est-ce qui s’est passé? [00:03:31]

Marianne: [00:03:33] Alors, je pense que déjà, je n’étais pas préparée à ce que ça prenne autant de temps. J’avais commencé à chercher du travail alors que j’étais encore en France. Dès qu’on a su que mon mari était pris en Finlande, je savais que je le rejoignais peut être quelques mois plus tard. Et j’avais dit “je commence déjà à chercher” comme ça si je vais lui rendre visite, je peux passer des entretiens. J’étais vraiment déterminée, mais je n’étais pas prête. Je n’étais pas prête à ce que ça prenne autant de temps. Je n’étais pas prête aussi à ce que la langue soit une barrière. La langue officielle de Finlande, c’est le finnois et le suédois. Le finnois est très compliqué à apprendre et le suédois est plus facile. Et tout le monde parle très bien anglais, encore plus dans la région de la capitale. Donc, je m’étais dit “super”. Quand on était allés au supermarché, les gens étaient capables de parler anglais. On arrivait à faire tout ce qu’on voulait en anglais, donc je m’étais dit “génial”. On est dans la région de la capitale, je vais chercher du travail en anglais.

Et puis, au bout de six mois, je pense que ça sera réglé. Et en fait, je ne m’étais pas rendue compte à quel point la langue et aussi la culture, ça pouvait être un frein pour certaines entreprises. Il y a des entreprises qui sont très ouvertes à prendre, des étrangers qui ne parlent pas le finnois parce qu’ils ont déjà cette culture de pas parler le finnois ou le suédois au travail et de parler anglais. Il y a aussi des entreprises où j’ai senti que ça leur faisait peur que je sois potentiellement la première non finnophone de l’entreprise. Parce que tout de suite moi j’étais dans l’optique de m’adapter aussi et de pas exiger que tout le monde parle l’anglais en ma présence. Mais je pense que eux, ça leur faisait peur aussi de se dire “elle ne va pas forcément tout comprendre”. Au niveau d’intégration, ça va être compliqué. Et puis après, je pense qu’il y a aussi un petit facteur chance, comme toujours. Et voilà, je pense que c’est l’accumulation de beaucoup de choses. [00:05:21]

Cristina: [00:05:21] Et ils se sont pas posés la question à un moment donné: “Mais est-ce qu’elle ne va pas repartir”? [00:05:25]

Marianne: [00:05:26] Alors ça en fait, j’étais préparée à cette question-là et je crois qu’on me l’avait posée parce que j’avais eu peut être deux entretiens avant d’emménager. En général, quand on arrive en Finlande, j’ai déjà eu beaucoup la question “mais qu’est ce que tu viens faire ici?” Un peu curieux, en fait. Pourquoi la Finlande? Et aussi quand ils savent qu’on a un conjoint ici, ça rassure aussi parce que ça veut dire que c’est pas un coup de tête. En tout cas, c’est un peu plus pérenne. Après, je pense qu’ils ont quand même peur qu’à un moment donné, tu n’arrives pas à vivre les hivers et peut être renoncer, repartir. Parce que c’est vrai que les hivers sont difficiles, la langue est compliquée. Donc peut être qu’ils ont peur que certaines personnes abandonnent. Le coût de la vie est très cher aussi. Donc, c’est sûr que ça fait beaucoup de choses qui peuvent pousser à abandonner. [00:06:16]

Cristina: [00:06:18] Tu m’avais raconté que tu avais passé un certain nombre d’entretiens et qu’au final, ils ont pris un Finnois. [00:06:22]

Parler le finnois ne suffit pas

Marianne: [00:06:26] Effectivement, j’ai passé plusieurs entretiens. Et le dernier entretien avait été vraiment très prometteur. L’année suivante, j’avais eu deux entretiens avec la même entreprise et on m’avait posé à deux reprises “est ce que la langue ne va pas vous gêner? Est ce que ça ne vous dérange pas que vous parliez anglais et finnois ou en tout cas pas couramment?” J’avais dit que non. Moi, je viens dans un pays pour m’adapter tant que eux sont prêts à faire ce petit effort de parler en anglais. En fait, ils ont pris quelqu’un qui était finlandais ou qui parlait finnois couramment. Et j’ai compris après pourquoi. Petite équipe dans laquelle tout le monde parlait finnois. Et je pense qu’ils ne se voyaient pas forcément s’adapter pour une seule personne à faire toutes les conversations en anglais. [00:07:11]

Cristina: [00:07:12] En fait, c’est vachement important. Parce que le voyage de découverte que tu avais fait, tu as bien vu tout le monde parler anglais. Mais entre venir en touriste – où effectivement, les Finlandais parlent super bien anglais, c’est pareil que les Suédois- et venir vivre dans le pays et s’intégrer c’est vraiment différent. Et des fois, on se berce d’illusions. Moi, pareil quand je suis venue en Suède. Voyage de découverte: “Ben c’est bon, tout le monde parle anglais, j’vais retrouver du boulot!” [00:07:33]

Marianne: [00:07:35] Oui, je pense que ça a un peu faussé mon jugement. Ça m’a mis beaucoup en confiance et je pense que ça a quand même été positif de se dire que c’était possible à ce moment là, de trouver du travail en anglais. Parce que honnêtement, si à contrario, si j’avais découvert que les gens parlaient très peu anglais, je pense que je me serai rendue compte que ce n’était pas possible pour moi. Et peut-être j’aurais et on aurait peut être été obligés de revoir nos plans. Là, ça laisse quand même une porte. Mais c’est vrai que ça, ça m’a peut être donné une fausse image. En tout cas, quelques jours, un seul voyage de découverte en sachant que mon mari, lui, sa langue de travail est l’anglais. Donc, il avait aussi cette vision-là des choses. Tout le monde parle anglais. C’est normal, mais après, dans les faits, il y a aussi l’intégration culturelle au sein d’une entreprise. Et même si ça passe pas que par la langue, c’est quand même un bon indice. En fait, je pense que pour certaines de se dire “ça va être plus facile d’intégrer quelqu’un qui est de la même culture”, en fait. [00:08:30]

Cristina: [00:08:32] Ouais et puis ça dépend des domaines de travail, du niveau hiérarchique, il y a plein de critères à prendre en compte. Est ce que tu as essayé de solliciter les associations sur place pour trouver du travail ou le réseau de ton mari? Peut être au début? [00:08:46]

Marianne: [00:08:47] Oui, je pense que quasiment tout de suite, en fait, j’ai identifié une association à Helsinki. A la base, c’est une association suédophone qui part du principe que c’est quand même compliqué pour les suédophones de s’intégrer parce qu’ils sont quand même en minorité, surtout quand c’est des suédophones qui viennent de régions hors Helsinki. Ils arrivent un peu dans la capitale, ils sont un peu perdus, donc à la base, c’était une association qui était vraiment suédophone et qui aidait les suédophones à s’intégrer à un cercle social. Finalement, ils ont ouvert leurs portes à tous les étrangers. Parce qu’ils se sont rendus compte qu’ils avaient vraiment du travail à faire sur la question et je crois que je suis tombée sur cette association sur Facebook, qui organisait en fait des groupes de soutien. C’était tous les lundis pendant quelques mois. En fait, on parlait beaucoup de la recherche d’emploi. Et puis, ça permettait pour moi de rencontrer des gens qui étaient dans la même situation que moi. Après, c’est vrai que j’étais arrivée depuis très, très, très récemment. Je pense que c’était dans les premières semaines.

Ça a été très bien et en même temps, le premier tour de table qu’on a fait, je me suis rendue compte qu’il y avait des gens qui étaient là depuis des années et qui n’avaient toujours pas trouvé un travail dans leur branche et qui allaient de travail alimentaire en travail alimentaire. Ça m’a fait assez peur aussi parce que je me suis dit “Moi, j’arrive toute fraîche encore avec mon optimisme, mais je partage le groupe avec ces personnes-là qui, pour le coup, ont vécu beaucoup de désillusions. J

e pense que je n’ai pas fait appel à d’autres associations. J’avais essayé d’en parler à mon mari pour savoir s’il y avait des associations à son travail. Après, il n’y pas eu connaissance d’initiatives comme ça. Et puis, j’étais pleine d’enthousiasme. Mais je voulais prendre les choses étape par étape. Donc faire un accompagnement avec une association, voir ce que ça allait m’apporter. Et puis après, peut-être chercher de l’aide ailleurs, mais pas forcément le faire en même temps. Mais ça existe en tout cas. Il y a pas mal d’associations et d’initiatives et de plus en plus, parce que c’est vraiment un problème assez général ici en Finlande et Helsinki l’emploi des immigrés. [00:10:54]

Cristina: [00:10:56] Et t’avais rencontré d’autres Français ou pas du tout? [00:10:59][2.2]

Marianne: [00:11:00] Je ne crois pas au début. Je me suis inscrite sur le groupe Facebook des Français en Finlande. Ça c’est toujours très utile parce qu’on partage la conversation avec des gens qui sont là depuis 20 ans et d’autres depuis quelques mois. Si j’étais en contact avec une Française qui vient à peu près de la même ville que moi, qui est installée aussi comme moi dans la même ville, aussi ici en Finlande, et je l’avais contactée, je pense quelques mois avant pour lui dire “je viens m’installer en Finlande. Qu’est ce que tu nous conseille comme quartier? Qu’est ce que tu peux me dire, en fait, de ton installation de la vie ici?” Elle m’avait dit “Écoute, venez, tentez. Tout le monde ne s’y plaît pas et tout le monde n’arrive pas forcément à s’intégrer parce que c’est pas facile. Mais tentez parce que si vous n’y arrivez, vous pouvez être très heureux. Essayez.” [00:11:48]

Cristina: [00:11:51] OK, niveau boulot, elle t’avait pas plus alerté que ça? [00:11:52][1.3]

Marianne: [00:11:54] En fait, elle avait eu moins de problèmes que moi et moins de difficultés à trouver. Après, je pense que c’était un plan à plus long terme pour elle. Elle avait rencontré son conjoint un peu plus avant la fin de ses études et du coup, je pense qu’elle avait réussi peut être à intégrer ce projet de s’installer en Finlande à plus long terme que moi. C’est vrai que même si j’étais pleine d’enthousiasme et de volonté, c’était beaucoup moins préparé quand même. [00:12:20]

Cristina: [00:12:22] Vous passez alors vos premières vacances d’été en France. Six mois après ton arrivée pas de travail. Comment ont réagi tes proches face à ce que tu voyais, toi, comme étant un échec? Qu’est-ce qui t’ont dit? [00:12:31]

Marianne: [00:12:33] Pas forcément grand chose. Parce que c’est vrai que pour moi, c’était un sujet un peu sensible et un peu tabou. Je ne me sentais vraiment pas bien d’être toujours sans travail parce que pour moi, c’était… Le travail ça représentait la liberté pas que financière aussi… le fait de se construire un cercle social, de se sentir plus intégrée aussi. Je voyais ça comme un échec, mais du coup, j’en parlais pas beaucoup. Mes parents avaient été au courant, bien au courant que je cherchais un travail. Je pense, comme tous les parents de temps en temps “Alors toujours pas. Bah écoute”, Je pense qu’ils essayaient de pas me mettre la pression non plus enfin de ne pas en rajouter. Mes amis me disaient “ça va aller, t’inquiète pas”. Après, c’est vrai que je pense que quand on parle à des gens qui vivent pas forcément cette expérience et qui pour certains n’ont pas non plus vécu de périodes de chômage, que ce soit à l’étranger ou en France, je pense que c’est pas facile d’arriver à comprendre aussi ce que ça veut dire que d’être au chômage, que d’être dépendant et de ne pas savoir quand cette période va se finir. C’est assez compliqué. Je pense que ça a été assez compliqué pour mes proches d’essayer de me remonter le moral. Ils ont toujours cru en moi, mais c’est assez flou comme période. On ne sait jamais quand est ce qu’on va s’en sortir. [00:13:57]

Pourquoi retrouver un travail c’est si important

Cristina: [00:14:00] Et pourquoi c’était si important pour toi de retrouver du travail? Parce que vous auriez pu du coup rentrer. [00:14:05]

Marianne: [00:14:07] Alors moi, je suis très persévérante, mais presque un peu jusqu’auboutiste. Je te disais au début que j’en avais pas forcément conscience, mais que je partais pas pour revenir. Ça, je m’en suis rendue compte en plus au fur et à mesure. Ce n’est pas forcément quelque chose que je me suis dit en faisant mes cartons ou en arrivant ici, mais j’avais un peu associé le fait de rentrer à un échec. C’était juste ma vision des choses. Et c’est vrai que trouver un travail pour moi, ça aurait été à ce moment là, je voyais vraiment ça comme la clé aussi pour m’intégrer socialement. Ça m’aurait permis de côtoyer des gens avec le même intérêt que moi dans le même domaine professionnel, de voir des gens au quotidien, de commencer à discuter. Et puis aussi de travailler avec des locaux qui peuvent, après tout, donner des conseils ou recommander une promenade à faire le dimanche. Un endroit à aller voir sortir un peu de l’isolement. Ce n’était pas que l’aspect financier pour moi, c’était aussi cet aspect social. Et puis moi, c’est vrai que j’aime beaucoup mon travail et ça a toujours fait partie de mon équilibre personnel. Je peux comprendre que ce soit pas forcément quelque chose qui rentre dans la balance pour tout le monde. Mais moi, c’est vrai que quand j’ai quitté mon travail en France pour venir ici, je savais que je voulais absolument retrouver un travail à l’étranger. [00:15:31]

Cristina: [00:15:33] Tu es graphiste, c’est ça? Un métier passion hein?! [00:15:35]

Marianne: [00:15:37] Oui un métier passion. [00:15:37]

Cristina: [00:15:39] Oui parce que y’a tes proches aussi qui te disaient “ben profite en fait”. Les gens se rendent pas compte. Ce n’est pas des vacances, [00:15:47]

Marianne: [00:15:50] Je pense que ce n’est pas des vacances à partir du moment où tu te mets la pression de trouver un travail. Si on avait été au clair avec ça et si j’avais été au clair avec le fait que de pas trouver un travail, ce n’était pas un problème, ni pour nous ni pour moi psychologiquement, je pense que ça m’aurait permis de profiter beaucoup plus. Mais comme c’était un objectif personnel, j’en faisais une priorité. Ce côté, en fait, où on partage ça à nos proches et où les gens comprennent pas forcément que, du coup, ça te prend tout ton temps, ça te prend ton énergie et ça te prend aussi beaucoup d’espace mental et beaucoup de doutes, de penser à ça, de se dire “là, ça fait quatre mois, j’avais envisagé six mois, mais pas plus, comment je vais faire?” Mais des fois, c’est dur aussi d’entendre les gens qui disent “Bah profite en fait”, parce que dans ma tête, je n’étais pas là pour être touriste. Et puis toujours cette culpabilité de me dire on s’en sort financièrement. Mais je n’ai pas envie de profiter avec le salaire de mon mari, alors que moi, j’ai envie de pouvoir si je fais une sortie de pouvoir me la financer. Après, c’est une vision des choses et je pense qu’il faut être clair dans son couple aussi dès le départ, avec qu’est ce qu’on veut ensemble et qu’est ce qui est acceptable ou pas, financièrement et psychologiquement? [00:17:10]

Des cours de langue payés par le gouvernement finlandais

Cristina: [00:17:13] De retour à Helsinki? Tu t’es donc retroussée les manches de nouveau et tu a rejoint un plan d’intégration gratuit impulsé par le gouvernement finnois pour accompagner les nouveaux arrivants dans leur intégration au pays avec des cours de langues et des cours de culture finnoise, explique-nous à quoi ça consiste exactement? Combien d’heures par semaine? Comment ça se passe? [00:17:35]

Marianne: [00:17:36] En fait, avant d’intégrer ce plan, il faut bien sûr être inscrit au Pôle emploi local. Je pense qu’ils attendent aussi avant de proposer ce plan aux étrangers, ils attendent d’avoir un peu la preuve que tu vas rester. Par exemple, moi, le fait d’avoir mon mari qui avait un contrat ici, c’était déjà une première preuve. Après, c’est vrai que j’ai dû pas mal les relancer. J’avais aussi décroché un contrat pour être pâtissière pendant quelques mois parce que je voulais vraiment que le Pôle emploi local voie que j’étais prête à m’investir, que mon projet, c’était d’être active ici, de participer aussi à la vie de la société. Et quand ils ont vu passer ce contrat pour la pâtisserie tout de suite, je pense que ça un peu remonter mon dossier. À ce moment là, j’ai passé un petit test de Finnois pour être, je pense, répartie dans un groupe de niveau. Ça dépend aussi du niveau d’études et je pense du nombre de langues étrangères qu’on parle déjà pour estimer à peu près le temps que va prendre l’apprentissage de cette langue qui est quand même considérée comme une des langues européennes les plus compliquées. La grammaire fait assez peur et je pense qu’ils essayent d’estimer le niveau dès le départ, en tout cas la marge de progression. J’ai été mise dans un groupe qui allait apprendre la langue sur un an. Je sais qu’il y a des groupes sur deux ans et peut être trois ans aussi, à raison de cinq heures de cours par jour et deux heures de travail personnel.

Donc ça, j’ai commencé en octobre 2019 et je l’ai fini en octobre 2020. Et pendant un an, je suis allée à l’école tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, 5 heures à l’école. Ensuite, j’avais du travail personnel qui prenait environ deux heures, mais en vrai, ça pouvait prendre bien plus selon la manière dont on voulait et dont on pouvait s’investir aussi. Au début, c’était vraiment que des cours de langues, des cours qui n’étaient dispensés qu’en finnois. Même si nous étions totalement débutants. Parce que c’est une méthode, je ne saurais plus te dire le nom de la méthode, mais c’est vraiment une méthode qui te permet d’assimiler la langue et de ne pas forcément l’apprendre avec une langue intermédiaire mais vraiment, comme un enfant fait de t’approprier la langue.

Donc, au début, beaucoup de maux de tête en rentrant chez moi. Beaucoup de frustration aussi. Parce qu’au bout de deux heures de cours, je ne comprenais pas du tout ce que la prof disait. Je me sentais complètement perdue, comme un bébé à qui on parle et qui ne comprend pas. Donc, ça a été pendant les premiers mois et ensuite, quand on a été plus à l’aise avec la langue, on a eu aussi des cours un peu plus sur la culture, où le cours intégrait pas mal de grammaire, mais beaucoup de vocabulaire. Par exemple, on a vu tout le vocabulaire de la banque, le vocabulaire des magasins, le vocabulaire de l’assurance aussi.

Parce qu’en fait, leur but, c’est vraiment que tu sois capable de faire tes démarches administratives en finnois. Que si tu dois appeler pour une réparation, tu puisses le faire en finnois. Pour la banque pareil. Et à terme aussi, leur but, bien sûr, comme c’est un programme qui est financé par le gouvernement, c’est que tu sois une personne qui ne soit plus à charge de leur système social et de leurs aides et qui contribue à la vie de la société.

Au bout de six mois à peu près, on a eu aussi des cours. Moi, j’appelle ça du coaching. Ce n’était pas du coaching individuel, mais on a eu vraiment une coach en intégration dans le monde du travail qui nous a beaucoup fait nous questionner sur “quelles sont mes forces, quelles sont nos faiblesses? Quelles sont mes qualités? Qu’est ce que mes amis diraient de moi? Qu’est ce que je peux offrir à une entreprise?” Cibler aussi les entreprises qu’on voulait à terme démarcher. Nous encourager et nous donner aussi des clés pour avancer. [00:21:37]

Le pouvoir magique de la langue!

Cristina: [00:21:39] Ça a dû vraiment te rebooster. Et ça fait remonter chez moi des souvenirs. Les maux de tête quand j’apprenais le Suédois. Parce qu’il y a un système équivalent en Suède payé par le gouvernement, des cours gratuits de langues pour bien s’intégrer. Je me souviens des maux de tête. Mais effectivement, ça rebooste parce que tout d’un coup, on comprend ce qui se passe autour de nous: les panneaux d’affichage… [00:22:01]

Marianne: [00:22:04] C’est magique, en fait, parce que je prenais le métro tous les jours, tous les matins et tous les midis, en allant et en revenant. Au début le finnois, pour moi je n’avais même pas commencé à l’apprendre moi même parce que j’étais assez découragée par tout le monde te dit “mais le finnois, ça fait cinq ans que je suis en Finlande, je le parle toujours pas, c’est très compliqué” et du coup, ça décourage même de s’y mettre soi même. Pour moi, sur les panneaux, sur les publicités, c’était vraiment une langue totalement inconnue. Je ne savais même pas comment la lire, comment la prononcer. C’est vrai que rapidement, j’ai commencé à reconnaître des mots sur les affichages, la publicité et j’étais vraiment comme une enfant à Noël. À lire en fait, tous les panneaux que je pouvais comprendre et me dire “Ah génial, j’ai compris cette pub”. Moi, je me suis sentie vraiment plus faire partie du pays à partir du moment où j’ai compris la langue, en fait. [00:22:56]

Cristina: [00:22:57] Oui, carrément. Et en plus, ça t’a boosté professionnellement parce qu’il y avait des stages en fin de parcours. [00:23:01]

Marianne: [00:23:05] Oui, parce que le but, c’était quand même de nous aider à s’intégrer professionnellement. Donc, il y avait un stage à peu près à mi parcours de deux semaines. L’objectif, c’était de le faire en finnois. Deux ou trois semaines c’était assez assez court finalement. Moi, c’est tombé pile au début de la pandémie en Finlande. Ça a été un stage un peu mitigé parce que j’ai fait la moitié en entreprise et la moitié chez moi. Et c’est vrai qu’à partir du moment où je me suis retrouvée chez moi, derrière mon ordi, à communiquer que par tchat, c’était quand même beaucoup moins enrichissant pour moi. Du coup, j’ai décidé de tout miser sur mon deuxième stage, qui était un stage de 1 mois et demi. En fait, j’avais déjà identifié l’entreprise chez qui je voulais la faire. Après, j’ai quand même passé plusieurs entretiens dans d’autres entreprises parce que je voulais vraiment avoir un stage, potentiellement, qui débouche sur quelque chose ou en tout cas, me fasse une belle expérience sur le CV. Parce que c’est un peu le sésame d’avoir une expérience en Finlande sur ton CV quand t’es étranger, c’est un peu la garantie que t’as déjà une expérience, il y a déjà des gens qui ont fait confiance. Et j’ai réussi à décrocher le stage que je voulais. Donc ça, c’était super. Et en plus, ça s’est très bien passé, même si je l’ai fait 100% à distance. Ça a débloqué aussi beaucoup de choses, que ce soit les cours de finnois, le coaching et ce stage. En fait, c’est ça qui a tout débloqué. [00:24:31][86.1]

En fin un contrat au bout d’un an et demi

Cristina: [00:24:33] Et ils t’ont embauché par la suite. [00:24:34]

Marianne: [00:24:39] Oui, ils m’ont gardé un mois et demi. Après, j’ai eu la chance de faire des CDD d’un mois jusqu’à décembre. Et j’ai eu la chance de tomber sur une équipe super avec laquelle je me suis très bien entendue, une chef qui m’a dit “Mais c’est super, tu veux rester en Finlande t’es étrangère en plus, tu es déjà complètement formée puisque je travaillais déjà en France. C’était vraiment un stage pour pratiquer la langue, mais ce n’était pas du tout un stage [00:25:08]

Cristina: [00:25:09] pour apprendre le métier [00:25:10]

Marianne: [00:25:12] pour prouver mes compétences en graphisme. En fait, elle m’a vraiment beaucoup aidée et je pense qu’elle a beaucoup insisté en ma faveur pour que je puisse rester. Et j’ai eu l’opportunité. Du coup, voilà il y a un poste qui s’est ouvert et depuis janvier, je travaille en contrat en CDI dans la même entreprise. [00:25:31]

Cristina: [00:25:32] Bravo! C’est admirable. Donc ça a pris combien de temps au final? [00:25:36]

Marianne: [00:25:38] Je dirais bien que ça a pris presque deux ans. Entre le moment où je suis arrivé en février 2019, et le moment que j’ai vraiment décroché mon contrat permanent en janvier 2021. Après, c’est vrai que j’ai commencé à me sentir bien et beaucoup plus consciente à partir de l’été dernier il y a un an. Parce que je n’avais pas encore fini mes cours de Finnois, mais je sentais vraiment que j’avais un bon niveau en finnois. J’arrivais à parler de moi, j’arrivais à faire un peu des entretiens d’embauche en finnois. En tout cas, je comprenais tout le vocabulaire autour du travail, autour des compétences personnelles de mon travail aussi. Et je sentais aussi que ces cours là, ça allait quelque part. Au début, c’était vraiment très flou. Quand j’ai commencé les cours, je me suis dit on verra, j’ai l’opportunité. Mais voilà, je n’imaginais pas où je pouvais en être un an après. Et au bout de six, six, sept mois de cours, j’ai vraiment senti que ça pouvait se concrétiser. Encore une fois, je n’aurais pas su dire quand mais j’avais repris confiance. En le fait que mon profil pouvait être intéressant pour des entreprises ici. Le fait qu’en rajoutant le finnois et ces cours là, qui prouvaient que j’étais prête à faire beaucoup d’efforts aussi. Je me disais je sens que je suis en train de réunir un peu mes armes et que ça va payer. Donc, je dirais quand même entre un an et demi et deux ans pour vraiment se sentir confiante. [00:27:11]

Cristina: [00:27:13] Ce plan d’intégration, ça a été vraiment un tremplin. [00:27:15]

Marianne: [00:27:18] Honnêtement, je ne sais pas du tout où j’en serais aujourd’hui sans ça. Je pense que j’ai beaucoup de chance qu’on me propose. Même si j’ai aussi essayé de provoquer cette chance. Mais honnêtement, je ne sais pas. Peut être que je me serais mise à apprendre le finnois par moi même, mais je sais que ça aurait été assez décourageant. Et puis, le fait de rencontrer des gens dans ce cours d’intégration, des étrangers comme moi qui avaient les mêmes problématiques, qui pour la plupart étaient des conjoints, soit de Finlandais qui avaient rejoint leur conjoint finlandais, soit des gens qui étaient arrivés comme moi avec leurs conjoints, qui avaient trouvé un travail qui avaient déjà beaucoup de compétences en fait, et qui avaient beaucoup de volonté. Ça m’a fait énormément de bien de me dire je suis pas toute seule et en même temps de pouvoir partager ça, de pouvoir parler de ça avec ces gens là. Et puis aussi de sortir de chez moi. En fait, tous les jours d’aller en cours tous les jours, voilà de relever des défis. En fait, de comprendre plus. Et ça, je pense que psychologiquement aussi, ça m’a aidée à pas me sentir couler, à pas me décourager et à me dire moi, j’agis tous les jours pour que ça aille mieux. [00:28:25]

Cristina: [00:28:27] C’est vrai qu’on n’en a pas parlé, mais il y a cette solitude du conjoint suiveur qui essaie de patiner, qui fait des efforts de dingue. Et voilà, c’est génial qu’il existe ces programmes d’intégration en Finlande et en Suède. [00:28:43]

Marianne: [00:28:45] Oui, c’est vraiment super. Moi, je suis très, très reconnaissante de ce programme là parce que vraiment, ça a tout débloqué. [00:28:52]

Difficile de briser la glace avec les finnois

Cristina: [00:28:54] Est-ce que maitriser la langue t’a aidé à avoir des amis? Parce que moi, je me souviens, quand je vivais en Suède, c’était très compliqué de tisser des liens avec des gens et c’est que quand on est partis, qu’on s’est rendus compte que les voisins nous aimaient bien. Ils nous avaient laissé un cadeau, un petit souvenir de Suède. Est ce que tu as des anecdotes à partager avec des voisins ou des personnes avec qui tu voulais être ami? Et puis, flop. Et puis, ça a rien donné. [00:29:18]

Marianne: [00:29:19] Oui, ça fait beaucoup écho chez moi. Je vois tout à fait ce que tu veux dire. Pour ce qui est de la maîtrise de la langue, ça ne m’a pas forcément apporté d’amitié parce que c’est vrai que j’ai lié des amitiés avec des étrangers comme moi pendant ce cours d’intégration. Après, je trouve ça toujours compliqué d’arriver à devenir ami avec des locaux. Ça m’était arrivé en Argentine, donc je sais pas si c’est que culturel. Les locaux c’est vrai que je remarque qu’ils ont déjà leur vie. Ils ont déjà leurs amis, donc ils ne sont pas forcément en recherche, comme des étrangers qui cherchent un peu plus à rencontrer des gens, à trouver un écho chez d’autres personnes. La culture aussi fait que c’est assez compliqué de se faire des amis locaux ici. Il y a des gens qui sont plus ouverts ou qui sont plus faciles d’approche. Mais c’est vrai que c’est une culture où il y a beaucoup de place pour l’individu et beaucoup de place pour la vie privée. Le fait de respecter un peu cette distance, pour moi, c’est encore compliqué. Je n’ai pas envie de paraître trop insistante. Après, c’est sûr que ça m’aide au quotidien à communiquer, même avec des gens que je pourrais croiser. Après, pour ce qui est des voisins, j’ai une anecdote qui, je pense, me marquera toujours.

Quand je suis arrivée, on a voulu faire un petit pot chez nous pour les voisins. J’avais conscience que ce n’était pas forcément une coutume locale. Après, je me suis dit ça coûte rien de proposer. Le but n’était pas de se faire des amis de nos voisins, mais c’était plutôt peut-être de savoir qui on était de mettre un nom et une tête et d’associer les deux. Et puis de se dire, si il y a une personne âgée qui a besoin d’aide, si quelqu’un a besoin de garder ses chats… Et donc, on a mis des petits mots en anglais très gentils dans les boîtes à lettres de nos voisins pour leur dire “Vendredi, on vous invite si vous le souhaitez. En tout cas, notre porte sera ouverte.” C’était vraiment très, très ouvert.

En fait, on a eu très, très peu de retours. Et la veille de ce petit pot, on a eu quelqu’un qui nous a remis notre mot dans la boîte à lettres en écrivant en anglais “Merci, mais non merci”. Et en guise de signature, qui mettait son numéro d’appartement. Qui était l’appartement à côté du nôtre. Moi, j’ai trouvé ça hyper froid. Vraiment, je l’ai pris assez mal. Même si à la fois, je riais tellement parce que je trouvais ça très improbable de faire ça comme ça.

Mais il faut savoir qu’ici, quand on croise ses voisins dans le couloir, on dit pas forcément bonjour. Pour moi, ça a été assez compliqué aussi au début, d’intégrer que ce n’était pas de l’impolitesse, mais que c’était juste comme ça. C’est possible. On peut juste dire bonjour, mais ce n’est pas un automatisme. C’est quand même assez courant. C’est compliqué de pas rentrer dans la bulle de l’autre. Et voilà, avec les voisins, j’ai juste lâché l’affaire. Il y a deux voisins qui sont venus chez nous ce soir là qui ont été très sympa. Mais le problème, c’est que depuis qu’on les a recroisés à peine bonjour, il n’y a rien qui s’est vraiment tissé, en fait.

Je pense qu’il y a des immeubles après qui sont plus plus conviviaux que d’autres. Je pense que ça dépend un peu de tout le monde de l’esprit. Est ce qu’on est les premiers étrangers de l’immeuble aussi? S’il y a vraiment un esprit de voisinage ou pas. Du coup, j’ai essayé de pas être trop insistante. Je me suis dit “Bon ben, on a essayé. C’est dommage”. Après, on ne va pas le prendre pour nous. Ça doit avoir un rapport avec la culture, avec peut être le fait, la manière dont on s’est présentés ou pas. Et puis c’est comme ça, [00:33:05][226.5]

Cristina: [00:33:06] Oui c’est comme ça. On ne peut pas prendre les choses personnellement, mais on dit souvent que le sourire est communicatif. Est-ce que le sourire, ça marche. Ou c’est genre j’suis en train de le draguer? [00:33:16]

Marianne: [00:33:21] Je ne sais pas trop comment c’est perçu. Je t’avoue je sais pas. Quand je dis bonjour, j’essaye de sourire. Après, c’est vrai que les gens ne sourient pas forcément sans raison ici. En tout cas, dans mon immeuble, par exemple, je croise rarement un voisin hyper souriant “Bonjour”, ça ne m’est jamais arrivé. Moi, j’essaye de ne pas perdre mon sourire. Après, voilà, je me dis tant que je dis juste bonjour, je n’estime pas non plus être très insistante. Je ne vais pas m’empêcher de sourire pour ça, mais j’avoue, je ne sais pas comment c’est perçu. Est ce que c’est un trop plein d’enthousiasme? Je ne sais pas, je ne sais pas vraiment. [00:33:57]

Cristina: [00:33:58] Il serait intéressant de lire un témoignage d’un Américain en Finlande parce que pour le coup la culture américaine est…! [00:34:04]

Marianne: [00:34:05] J’ai déjà lu des témoignages, pas forcément d’Américains. Mais c’est vrai que en parlant avec les étrangers que j’ai rencontrés au cours de finnois, ça a été les mêmes pendant un an. Donc, on a quand même eu le temps de bien échanger. La majeure partie vivait des choses similaires. Les rares personnes qui m’ont dit “bah nous, en fait, on a des relations plus conviviales avec nos voisins”. C’était vraiment avec des voisins, en particulier pour certains étrangers et pour d’autres des voisins finlandais qui étaient vraiment très, très ouverts par rapport à la moyenne. Après, j’ai des connaissances qui sont des gens qui sont finlandais et qui sont très chaleureux avec nous, mais c’est des connaissances de mes parents. C’était un peu biaisé parce que forcément, pour eux, on fait un peu partie de la famille. Donc, ce n’est pas représentatif forcément du comportement d’un Finlandais que je vais rencontrer comme ça. [00:34:55]

Cristina: [00:34:56] Est ce que c’est culturel ou peut être que c’est politique peut être une peur de l’immigration, une peur de l’étranger? [00:35:01]

Marianne: [00:35:01] Je pense que c’est beaucoup culturel. Le Finlandais est quand même très indépendant. C’est un pays qui est connu pour avoir un très bon équilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle, de garder beaucoup d’espace pour ça. A 17 heures, c’est vraiment courant que les gens commencent leur deuxième journée personnelle et que les mails, on répond plus aux mails. On garde vraiment de l’espace pour ça. C’est des gens qui sont indépendants, qui sont très discrets. Ils ne manquent pas de chaleur mais de ce que j’ai remarqué, en tout cas, c’est pas forcément des gens qui vont se dévoiler dès le départ. Je sens quand même que c’est un peu comme comme le reste de l’Europe, même si pour l’instant, un peu moins. Mais il y a aussi ce cliché de l’immigration, parce que c’est vrai que la Finlande ça souvent été vu et peut être encore maintenant, comme un Etat providence, parce que le système social et de santé marche très bien. Il n’y a pas beaucoup d’habitants 5,5 millions d’habitants, donc c’est vraiment très peu. Il y a beaucoup d’espaces. La qualité de vie est connue pour être vraiment très bonne et je pense qu’il y a de plus en plus d’étrangers qui arrivent, notamment des gens comme moi qui arrivent avec un conjoint, parfois même avec des enfants. Je sais que politiquement, ça se ressent un peu plus dans les votes. Ensuite, il y a plus de gens qui ont un peu peur de ça et forcément, qui ont peur qu’on vienne leur piquer leur travail … [00:36:22]

Cristina: [00:36:24] Raison de plus pour ne pas le prendre personnellement. C’est soit culturel soit politique. Et au travail, comment ça se passe alors? [00:36:32][8.3]

Marianne: [00:36:32] Au travail, ça se passe très bien. J’ai commencé mon stage et ensuite mon contrat de travail, à distance. Jusqu’à très, très récemment, je n’avais pas rencontré tous mes collègues, voire même quasiment aucun. Mais en fait, ça s’est vraiment bien passé dès le départ. Après, je travaille dans un groupe d’universités déjà très tourné vers l’international et c’est aussi pour ça que j’avais identifié cette entreprise comme étant un peu l’entreprise type dans laquelle je voulais travailler. Parce qu’il y avait à la fois ce côté très ancré en Finlande, mais en même temps très ouvert à l’étranger déjà. Et c’est déjà un travail de moins à faire quand on vient à être à être employé. En fait, l’équipe est aussi assez internationale. On est une petite équipe de neuf personnes. Soit des gens qui sont Finlandais, mais qui ont vécu et travaillé longtemps à l’étranger, soit des gens qui sont ici en Finlande depuis une dizaine d’années, mais qui viennent d’ailleurs. Donc, la langue de travail pour nous est l’anglais et c’est vrai que c’est des gens qui ont été très chaleureux dès le départ. Au bout de la première semaine de stage, je me sentais ni nouvelle ni stagiaire en fait vraiment très, très accueillie. C’est super parce que c’est exactement ce que j’avais rêvé d’avoir un groupe de gens qui soit ouvert, qui soit enthousiaste et qui soit passionné. Et voilà avec qui je puisse tisser des liens professionnels, mais tisser des liens. [00:37:59]

Cristina: [00:38:00] D’où l’importance de trouver du travail que tu avais identifié, toi, dès le départ. Bon, déjà, moi, j’en ai besoin personnellement. Voilà ce que tu disais. J’en ai besoin personnellement pour me sentir bien, de travailler, pour m’intégrer, etc. Mais d’autant plus en Finlande après ce dont on a discuté, le fait que les gens gardent leurs distances… [00:38:20]

Marianne: [00:38:22] Et ça je ne le savais pas forcément au début. Au début, moi, trouver un travail, j’avais identifié que ça allait être un facilitateur social pour moi. Mais je n’avais pas forcément identifié que parce que c’était aussi dur de s’intégrer ici humainement, j’allais encore plus en avoir besoin et envie. Mais oui, effectivement, je suis encore plus contente d’avoir réussi à trouver un travail et une bonne équipe. [00:38:44]

Les différences culturelles entre les français et les finlandais

Cristina: [00:38:45] Quelles différences culturelles tu as constaté entre Français et Finnois? [00:38:48]

Marianne: [00:38:49] C’est vrai que y’a le cliché mais le sauna. En Finlande on va au sauna toutes les semaines, ça, c’est vraiment quelque chose qui n’est pas du tout courant en France. Après, je trouve qu’il y a beaucoup plus d’espace puisque le pays est grand pour assez peu d’habitants. Donc, les gens profitent énormément de l’extérieur. En hiver, c’est très compliqué puisqu’il fait très sombre. Mais j’ai remarqué que les Finlandais sortent quoi qu’il arrive. Au mois de novembre quand il fait nuit à 16 heures, en décembre à 15 heures, les gens vont se promener. Je pense qu’ ils ont compris l’intérêt de se bouger un petit peu pour essayer de bien vivre l’hiver. Sur l’aspect qui rejoint l’aspect social, le fait de s’exprimer, d’exprimer ses sentiments ou ses ressentis, ce n’est pas forcément quelque chose qui est dans la culture ici, ou en tout cas, pas hors du cercle très proche. Donc, c’est assez rare que quelqu’un vienne me parler, que ce soit dans la rue, à l’arrêt de bus ou dans un bus, ça n’est presque jamais arrivé que quelqu’un engage la conversation. C’était une grosse différence pour moi aussi. [00:39:58]

Adaptabilité, confiance et lâcher prise

Cristina: [00:40:00] On arrive à la fin de l’interview Marianne, et en écoutant son expérience, on retient un mot la persévérance. Quels autres superpouvoirs tu as acquis, selon toi? [00:40:10]

Marianne: [00:40:11] Je pense que j’ai acquis beaucoup d’adaptabilité. Je pense que mes expériences passées m’avaient déjà aidé un peu à développer ça. Mais là, vraiment, le fait de s’adapter et de faire en sorte de comprendre comment l’environnement fonctionne. Le but ce n’était pas de changer qui je suis, mais d’essayer de faire au mieux pour que je corresponde un peu plus à l’environnement. Et tout simplement que je m’adapte, que ce soit humainement quand j’ai compris que les gens parlaient pas forcément entre eux. Ce genre de choses. Après, je pense la confiance aussi. Je suis quelqu’un qui pense toujours aux deux scénarios. Le meilleur et le pire. C’est pas forcément du pessimisme. Mais je préfère être très réaliste. Et des fois, j’ai eu beaucoup de doutes, surtout au bout de quelques mois où j’étais arrivée, où je me suis rendue compte que le plan se passait pas comme prévu. C’est difficile de lâcher prise. Le but, pour moi, ce n’était pas d’abandonner mes efforts, mais c’était de me dire je fais déjà tout ce qu’il faut pour en tout cas, moi, ce que j’estime être le maximum. Après, il faut arriver à garder une petite part de confiance, se dire qu’il y a un facteur chance. Il y aura peut être quelqu’un qu’on va rencontrer via un ami, via une association et qui va nous faire rencontrer quelqu’un d’autre. Du coup, la confiance. C’est vrai que pour moi, c’est quelque chose que j’ai appris ici. Faire un peu plus confiance à ce qui va se passer, mais se faire aussi confiance. Se dire qu’on fait déjà tout et que ça peut effectivement pas forcément bien se passer. Ou alors, on ne sait pas quand est ce que la situation va se retourner, bien se passer, mais en attendant, on sait qu’on fait les choses dans la bonne direction. [00:42:02]

Cristina: [00:42:03] Et puis ce fameux lâcher prise parce qu’on ne peut pas tout maîtriser. C’est ça qui est le plus difficile, en fait. Parce qu’on a tellement l’habitude de tout contrôler. On fait des plans et on se dit “allez dans six mois j’trouve un boulot et ça va se passer comme ça, comme si” et en fait on contrôle pas tout. [00:42:20]

Marianne: [00:42:22] Bah oui. On contrôle pas tout! [00:42:22]

Cristina: [00:42:25] Donc faisons de notre mieux. Mais t’as a réussi. Donc un grand bravo Marianne vraiment pour ton parcours. Quels conseils tu donnerais à un ou une expatriée qui nous écoute et qui vit la même traversée du désert que toi, il y a deux ans, au niveau professionnel, qui est en plein doute, qu’est-ce que t’as envie de lui dire. [00:42:41]

Comment réagir à une recherche d’emploi compliquée

Marianne: [00:42:43] Si la personne n’est pas encore partie, je lui conseillerais de se préparer. De se préparer un peu psychologiquement. C’est à dire que moi, je sais que je ne suis pas partie super préparée. Je suis partie très motivée, mais je n’avais pas envisagé que six mois après, les choses ne soient toujours pas réglées. Et ça a été assez dur d’accepter ça. Donc, je pense effectivement essayer de visualiser le meilleur des cas et le pire des cas. Et de se dire. Si, au bout de six mois, au bout de tant de temps, je n’ai toujours pas trouvé que ce soit de travail ou je me suis pas intégrée, qu’est ce que je fais? Est ce que je mets en place des choses? Est ce que je repars? Et comment on fait aussi d’un point de vue couple aussi? Moi, je conseillerais vraiment de faire ça parce que ça peut vite mener à des situations où on est amené à se poser des questions qu’on n’avait pas vraiment envisagé. Après, si c’est quelqu’un qui est déjà parti et qui est en plein doute, je conseillerais de demander de l’aide. Ce n’est pas facile, mais je pense qu’il y a toujours une personne ou un organisme, ou en tout cas une action qui peut mener à d’autres actions et qui peut débloquer un peu la situation. Par exemple, identifier des associations qui aident les étrangers, que ce soit aider les étrangers à trouver un travail ou à mettre en relation des gens, ou alors essayer de se trouver peut être un loisir qui va permettre de rencontrer des gens qui ont les mêmes intérêts. Parce qu’après, ça peut peut être déboucher, en tout cas, sur des amitiés ou des relations qui vont pouvoir nous aider. Le but, ce n’est pas d’être stratégique, mais c’est d’essayer de sortir de l’isolement social.

Et puis, après tout, garder confiance aussi. Se dire que à condition de faire tout ce qu’il faut pour ça devrait aboutir. En fait, les efforts paient toujours. Même si ça peut être parfois long. Et quand on est en plein milieu, ça paraît très long aussi. Maintenant, avec le recul, je me dis ça fait, ça fait presque deux ans et demi que je suis là. J’ai mis presque deux ans à trouver un travail ou en tout cas avoir une situation stable. Et ça me paraît tellement court.

Quand je regarde en arrière, j’ai l’impression que je suis arrivée il y a longtemps, mais en même temps, il s’est passé tellement de choses que je me dis c’est génial, en fait. En deux ans et demi, j’ai retrouvé et je suis en train de retrouver et de construire un nouvel équilibre. Mais au début, au bout de six mois, j’étais déjà impatiente parce que je trouvais que c’était un échec, parce que je n’avais pas envisagé du tout que ça dure plus de six mois. Se dire aussi que la notion du temps, elle, change en fonction de ce qui nous arrive et que, peut être dans trois mois, on regardera les choses avec un peu plus d’optimisme et de bienveillance aussi pour soi même. [00:45:33]

La notion du temps est différente en expat

Cristina: [00:45:34] Mais tu sais, je me fais cette réflexion aussi de la notion du temps. Ça fait onze ans qu’on est expatrié. Ça a été ponctué par deux retours en France. On se disait encore hier soir avec mon mari, mais c’est passé tellement vite! Mais ça fait dix ans quoi, je suis à l’aube de mes 40 ans. Mais waouh! Il y a un facteur accélérateur du temps du développement de soi en expatriation qui est assez incroyable! [00:46:02]

Marianne: [00:46:04] On vit tellement de choses, en fait, surtout quand on repart un peu de zéro. On a tout à reconstruire et au final, ce qu’on a mis peut être dix ans à construire en France par nos études, par nos amitiés, nos relations. Mais au final, quand on quitte tout et qu’on arrive dans un autre environnement, on doit tout réinventer ou en tout cas, mettre en place beaucoup de choses qu’on pensait un peu acquises en fait. [00:46:31]

Cristina: [00:46:33] Un grand merci, Marianne. C’était une interview vraiment très riche. J’espère que vous qui nous écoutez, vous avez appris plein de choses aussi relativiser si vous êtes en train de galérer, peut être re-vécu des moments que vous avez traversés vous-même. Ecoutez, accrochez-vous! Peu importe le moment où vous en êtes. Ça vaut le coup, c’est chouette c’est un beau voyage l’expatriation. Un grand merci Marianne d’avoir participé au podcast. [00:46:59]

Marianne: [00:47:01] Merci beaucoup Cristina et merci pour ton podcast qui m’a beaucoup aidée quand j’étais dans cette situation de doute. J’ai énormément écouté d’épisodes et ça m’a énormément rassuré d’entendre des parcours d’expatriés, de conjoints qui avaient galéré et qui avaient réussi à s’en sortir d’une façon ou d’une autre. Merci aussi à toi. [00:47:01]